14-18Hebdo

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Journal de la Grande Guerre de quelques ancêtres des familles Farret, Cambon et Broquisse - 1 - Août 1914

Olivier Farret – 28/09/2016


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Lieutenant Paul Farret, carte d’identité militaire
Archives familiales

 

 

Le samedi 1er Août, la mobilisation générale est décrétée ; en deux semaines 3 millions d’hommes sont sous l’uniforme. Alors qu’une foule immense assiste le 4 août aux obsèques de Jean Jaurès tué le 31 juillet à Paris, les armées allemandes entrent en Belgique par la province de Liège, en application du plan Schlieffen. Le plan français (XVII), conduit par le général Joffre, envisage trois offensives – Alsace, Lorraine, Ardennes – connues sous le nom de la bataille des frontières.

 

Les régiments d’André Farret, 173e RI, de Paul Farret, 111e RI, de Marcel Cambon, 40e RI, et d’Eugène Cambon, 341e RI font partie du 15e Corps d’Armée (CA) ; le régiment de Jean Broquisse, 144e RI, dépend du 18e CA, unités de la 2e Armée commandée par le général Curières de Castelnau. Celle-ci va se déployer dans la région de Nancy et de Toul, en vue de l’offensive française pour libérer la Lorraine et pénétrer en Allemagne conformément au plan XVII.

 

Le 5 Août au soir, Marcel Cambon (40e RI), après avoir écrit une lettre enthousiaste à sa mère, quitte Nîmes par voie ferrée en direction de la Meuse. Son régiment se regroupe près de Lunéville le 8 août puis se dirige vers les lignes ennemies à travers la forêt de Parroy. Le régiment d’Eugène Cambon (341e RI) part de Marseille le 5 Août, gagne la frontière italienne avant de rejoindre au plus vite la Meuse. L’Italie a déclaré sa neutralité.

   

Le régiment de Paul Farret (111e RI) quitte Antibes le dimanche 9 Août pour rejoindre le lendemain Diarville (Meurthe et Moselle). Paul a laissé son fils Maurice et son épouse Yvonne. Le régiment d’André Farret (173e RI) se regroupe à Ajaccio le 5 Août puis est acheminé sur Marseille où il stationnera jusqu’à son départ pour la Lorraine le 14 Août.

   

 

Jean Broquisse, mobilisé, est incorporé le 17 août à Bordeaux comme soldat de 2e classe au 144e RI. Ce régiment d’active part pour le front et Jean Broquisse est affecté au 344e RI, régiment de réserve du 144e. Comme les autres recrues de la classe 13 et de la classe 14, il doit apprendre le métier des armes dans un camp d’instruction. Le jeune étudiant est un peu désorienté par cette nouvelle existence faite d’une grande incertitude. Aussi le courrier familial jouera un rôle essentiel pour resserrer ce lien distendu en raison des évènements. Dans sa première lettre à sa mère, il écrit : « Ecrivez, écrivez sans cesse si vous voulez me faire plaisir… »

 

                                                                       

 

En ce début août, Pierre Farret est à Bizerte, embarqué sur la flottille de torpilleurs, en alerte pour protéger les convois maritimes alliés. Le transport des troupes d’Afrique du Nord (AFN) vers la France est l’une des priorités de l’armée navale, basée à Toulon et à Bizerte, sous le commandement du vice-amiral Augustin Boué de Lapeyrère. Celui-ci devient le commandant en chef interallié en Méditerranée. Il a pour mission de protéger le transport du 19e CA stationné en Algérie et d’empêcher la flotte autrichienne de sortir de l’Adriatique.

 

 

 

Situé au pied du cap Blanc, à l’extrême nord-est de la Tunisie, le port de Bizerte est placé sur la zone de passage obligé pour les navires transitant au plus court entre Gibraltar et Suez. Le site commande par ailleurs le canal de Sicile où les lignes de communications se resserrent entre les deux bassins méditerranéens (Damien Cordier-Feron). Lors d’une visite à Bizerte, le 23 avril 1887, Jules Ferry déclarait : « Ce lac vaut, à lui seul, la possession de la Tunisie toute entière… Oui, messieurs, si la France s’est installée en Tunisie, c’est pour posséder Bizerte ! ».

 

  

Farret1 Image 2 Carte Bizerte.jpg
Cap Blanc et Bizerte, 1898
http://hubert.michea.pagesperso-orange.fr

 

Dès la fin du XIXe siècle, Bizerte, avec son immense plan d’eau (lac et goulet) présente un intérêt stratégique exceptionnel et l’Amirauté envisage très tôt la possibilité d’en faire une base d’opérations de la flotte, complément nécessaire de Toulon, sur la côte de l’Afrique du Nord. Bizerte est alors considéré comme un point d’appui maritime du système de défense des colonies d’Afrique du Nord. Le renforcement de l’arsenal de réparation de Sidi Abdallah est entrepris avec la construction de trois bassins de radoub, et la création d’un parc à charbon pour 20 000 tonneaux et de réservoirs d’eau. En outre, il est prévu 90 jours de vivres, 650 000 rations ainsi que 12 mois de matières consommables pour 6 cuirassés et 6 croiseurs, et, pour les munitions, « une fraction notable de l’approvisionnement qu’on est en train de constituer en Méditerranée. Pour tous les bâtiments en service. » En 1914, Bizerte surnommé le Toulon africain, va jouer un rôle d’importance croissante en Méditerranée (Pascal Venier).

  

Le 2 août, le préfet maritime de Bizerte télégraphie à l’amiral Boué de Lapeyrère : « STATION T.S.F. CAP BON A INTERCEPTÉ RADIO CHIFFRÉ DU CROISEUR ALLEMAND GOEBEN QUI PARAÎT ÊTRE DANS NOS PARAGES ».

 

Le 3 août, l’armée navale appareille de Toulon pour rejoindre l’Algérie afin de sécuriser les transports de troupes.

 

Le mardi 4 août, le Goeben tire les premiers obus de la guerre sur Philippeville, frappant le port, la gare, la caserne et un hangar où cantonnaient des troupes faisant 15 morts et 20 blessés. Ce même jour le croiseur allemand Breslau bombarde Bône. (Frédéric Saffroy). La poursuite des deux croiseurs par les bâtiments français et britanniques restera vaine, plus rapides ils échapperont et rallieront Constantinople le 15 août.

 

Parti de Bizerte, le 4 août, le torpilleur 330 commandé par le lieutenant de vaisseau Pierre Farret arraisonne au large des côtes tunisiennes le pétrolier allemand Czar-Nicolaï II, propriété de la Minerölwerke Albrecht und C°, établie à Hambourg. Ce pétrolier transportait 1 400 tonnes d’huile minérale et de distillats de pétrole. Saisi à Bizerte, le navire sera ultérieurement francisé, rebaptisé Var, puis incorporé à la flotte de l’Etat.

 

Le torpilleur de défense mobile N°330 fait partie de la série Type 295 (38 m), déplaçant 100 tonnes, mis en service en 1908. Avec un équipage de 25 marins et deux officiers, il possède un armement de deux canons de 37 mm et de trois lance-torpilles de 450 mm. Son rayon peut atteindre 600 milles à 18 nœuds. (1100 km). (Marc Saibène)

 

Un grand nombre de paquebots réquisitionnés quittent les ports d’Alger, d’Oran, de Philippeville et de Bizerte pour rallier Cette (Sète) et Marseille et débarquer hommes, chevaux et matériels. Ainsi en quelques jours l’équivalent de deux divisions peut rejoindre le front, soit 35 000 hommes et 5 400 chevaux.

 

Sur le front de Lorraine, le 10 Août, le 40e RI de Marcel Cambon est engagé dans les combats du village de Lagarde qui est enlevé à la baïonnette dans la nuit ; les troupes bivouaquent dans les rues et autour du village. Les 11 et 12 août, les bataillons sont assaillis par des forces allemandes très supérieures en nombre. Ils luttent désespérément. En cette seule journée du 12 août, le JMO du 40e RI relève déjà 956 tués, blessés ou disparus.

 

Le 14 août, la première offensive d’envergure débute entre Moselle et Vosges vers le Rhin. Les régiments de Paul et de Marcel (29e Division d’infanterie – DI) participent aux combats de Moncourt, à 20 km au nord-est de Lunéville.

 

À 4 heures du matin, tout le 15e Corps est rassemblé sur les hauteurs de Serres-Valhey. Le soldat Jean Dupouy témoigne :

« L’ordre est donné de défaire nos cartouches, ce qui provoque en nous une certaine émotion, on sent la guerre toute proche. On nous met en position d’attente, en réserve sous-bois. La pluie tombe en abondance. »

 

Franchissant la frontière au débouché de la forêt de Parroy, ils attaquent le village de Moncourt défendu par l’infanterie allemande puissamment armée de mitrailleuses. L’artillerie lourde ennemie tire dans le flanc des troupes françaises et cause des pertes sensibles. Les combats sont d’une violence extrême et durent jusqu’au soir.

 

 

Le soldat Jules Duperis, 37e RI, écrira dans son carnet de route :

« Nous assistons à un spectacle poignant, celui de l’attaque de Moncourt par le 15e CA. Un tir enragé de 75 bat les abords du village, les éclatements sont d’autant plus visibles que la nuit approche. […] On distingue à la jumelle les lignes de tirailleurs qui se portent en avant par bons ; puis petit à petit tout disparaît dans la nuit et le feu s’éteint. À quelle tragédie venons-nous d’assister ! » (Jacques Didier)

 

La contre-attaque française menée par les régiments de la 29e DI dont le 111e RI a permis d’enlever le village de Moncourt dans la soirée.

 

Paul Farret est touché par une balle ennemie entraînant « une blessure à la jambe gauche avec séton aux deux poplités et nécrose superficielle. » Le séton est une plaie faite par un projectile qui a fait deux orifices en passant sous la peau. Paul reçoit les premiers soins et mis en condition pour être évacué vers l’arrière.

 

Du 14 au 16 août, les Allemands se dérobent et attendent les Français autour de Dieuze située à 30 km à l’ouest de Sarrebourg. Les régiments d’André Farret et de Marcel Cambon investissent le village de Dieuze le 19 août. Marcel écrit à la hâte à ses parents un billet au crayon bleu dont les derniers mots sont « Nous nous fatiguons beaucoup mais on peut tenir. »

 

 

Farret1 Image 3 Carte operations 2e armee.jpg
Opérations de la 2e Armée (18-19-20 août 1914)
http://vestiges.1914.1918.free.fr

 

Le 20 août les Allemands déclenchent une contre-attaque généralisée en Lorraine, massivement appuyée par l’artillerie et encouragée par un brouillard qui règne sur tout le champ de bataille. Dès le point du jour, la fusillade et la canonnade recommencent. A 6 heures, l’ennemi attaque en force dans la brume. La pression est terrible sur le 15e CA, le 55e et le 173e refluent dans la forêt vers la vallée de la Seille. Poursuivis par le feu de l’artillerie ennemie, les bataillons du 40e RI sont décimés. Le 15e CA perdra 9 800 hommes.

 

Marcel Cambon est grièvement blessé. Le voyant impuissant à marcher, des camarades veulent l’emmener ; mais comme à ce moment, il venait d’apercevoir d’autres blessés : « Ceux-ci pressent davantage, dit-il, en les désignant, emportez les à ma place… Je peux attendre… ». Ces amis le crurent. Ils le laissèrent. Comment a-t-il disparu ? Certains pensent qu’il fut transporté dans une ambulance en direction de Lunéville, capturée par les Allemands…. (Document familial)

 

Le 22 Août, toutes les armées françaises sont activement engagées au combat sur un front de 400 km de la frontière suisse aux Ardennes. C’est le jour le plus meurtrier de l’histoire de France : 27 000 Français sont tués. Le régiment d’Eugène Cambon prend position à Saint-Mihiel (sud-est de Verdun), affecté à la défense mobile de Verdun. Il livre de violents combats face à un ennemi qui cherche à encercler Verdun et à s’en emparer. A partir de cette date, Eugène ne donne plus de signe de vie.

 

Le 25 août, le général Joffre décide la retraite générale avec un repli des armées sur une ligne Verdun, Aisne, Laon, La Somme. Face à la menace allemande, le général Gallieni est nommé commandant du camp retranché et des armées de Paris.

 

 

La guerre n’a pas trois semaines et notre famille est déjà très éprouvée.

 

Paul Farret, grièvement blessé, est transféré à Montpellier, à l’Hôpital Général, à l’issue d’un long voyage en train car les troupes montant au front sont prioritaires.

 

Paul Cambon, maire de Valflaunès, mon arrière-grand-père, reçoit régulièrement les mauvaises nouvelles des soldats de sa commune qui sont au front. Il apprend ainsi que son fils Marcel est porté disparu avec une grande incertitude. Il se renseigne aussi à propos de son fils Eugène (341e) qui ne donne pas de nouvelles. Le 30 Août, il adresse au Commandant du Dépôt du 341e RI à Marseille une Demande de Nouvelles d’un militaire à l’armée.

 

Avec son fils Maurice, Yvonne Farret (26 ans) quitte Antibes pour Montpellier afin de revoir Paul, son mari, hospitalisé pour ses blessures. Elle retrouve ses parents et ses sœurs Fernande (24 ans) et Marthe (21 ans). Avec sa famille, elle attend dans l’angoisse des nouvelles de ses deux frères Marcel et Eugène.

 

Le mois d’août 1914 est le mois le plus meurtrier de la Grande Guerre. La France déplore environ 60 000 morts, 90 000 blessés et 108 000 disparus.

   


Sources


Historiques et JMO du 40e, 111e 144e, 173e RI.
Roland André, Régiments d’infanterie de la Grande Guerre, T1 et 2, Alan Sutton, 2008.
Jacques Didier, Échec à Morhange, Ysec, 2004.

 

 

Éric Labayle, Michel Bonnaud, Répertoire des corps de troupes de l’armée française pendant la Grande Guerre, Tome 1 : L’infanterie métropolitaine d’active, Éditions Claude Bonaud, 2004.
Henri Ortholan, Jean-Pierre Verney, L’Armée française de l’été 1914, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2004.
Marc Saibène, La marine marchande française, 1914-1918, Marine Éditions, 2011.
www. pascalvenier.com : Genèse et développement de la base navale de Bizerte « un Toulon africain », publié in André Leroy et Christiane Villain-Gandossi (éd), Les navigations organisées et les stations navales en Méditerranée, Éditions de la Nerthe et Société d’histoire maritime, 2004. P.109-122.
www.cairn.info:revue-guerres-mondiales-et-conflit-contemporains-2004 Damien Cordier-Feron : La base navale stratégique de Bizerte.

 



04/11/2016
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