14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 38- Octobre 1917

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

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Edouard Favre - 1918-1919

9 octobre (1917)

François est rentré à Mongré mais je ne sais pourquoi Jean, légèrement souffrant sans doute, est resté en Savoie. Tante Jeanne[1] me l’a écrit car elle a vu François à son passage à Lyon. Il était avec ma belle-mère qui y était venue pour voir Madeleine en route de Rivoli[2] pour Tours. Quitte-t-elle l’Italie avec son couvent tout entier, ou bien après dix mois de noviciat est-elle envoyée dans une autre maison pour y remplir d’importantes fonctions ? Je pense à ma pauvre Gothe, à Marie Lamache, à Thérèse qui sont toujours exilées. Quand reviendront-elles en France ? Seront-elles encore de ce monde lorsque ces lois iniques seront rapportées ?

 

Nous voici au début d’un nouvel hiver, le quatrième. Sera-t-il le dernier ? Les peuples sont épuisés par le formidable effort, la France plus peut-être que les autres. Les Allemands et leurs alliés sont toujours victorieux, profitant de leur position centrale. Les Russes sont désorganisés et vont avoir bientôt peut-être un nouveau choc sur terre et sur mer à l’est de Riga. Les Anglais travaillent tranquillement avec une méthodique persévérance. Les Italiens ont fait cet été un très sérieux effort et ont progressé sensiblement. Les Français voudraient s’emparer avant l’hiver du Chemin des Dames et s’y installer solidement, une artillerie considérable s’y trouve rassemblée mais le mauvais temps fait ajourner cette attaque. Nous sommes bien las. Les Américains ne perdent pas leur temps. Leurs divisions sont à l’instruction avec une division de chasseurs vers Neufchâteau, elles y font très bonne impression, elles vont peut-être entrer en ligne avant l’hiver. Il y aurait déjà 4 divisions sur pied et d’autres contingents débarquent constamment. C’est ce nouvel allié entrant dans la lutte avec toute sa force qui réconforte la France. Les ignobles trahisons que l’on révèle ne sont pas faites pour nous plaire. Pendant que nous luttons ici, que tant des nôtres tombent n’est-il pas révoltant de sentir que l’on a derrière soi des individus tarés qui rendent inutiles ces efforts et ce sang, et qu’il en est parmi eux qui participent au gouvernement ? Le député Turmel a été arrêté, Malvy est mis en cause et l’on sent à chaque instant que Caillaux est dans les mêmes compromis, mais on le craint parce qu’il est puissant et qu’il reste dans la coulisse faisant manœuvrer ses pantins.

 

La 23e a subi aujourd’hui un marmitage sévère et un canonnier de cette batterie disait en plaisantant : « Je voudrais bien connaître le nom du député qui a dit aux boches que la 23 est ici ». C’est une plaisanterie mais elle montre que nos hommes ne sont pas indifférents à ce qui se passe à l’intérieur et tout comme moi en sont dégoûtés. Quand donc balayera-t-on toutes ces crapules ? Qui en sera capable ?

 

Joseph m’a écrit pour me proposer l’achat du château de Villard que les Certeau veulent vendre ou ont vendu. Ce projet me sourirait s’il était raisonnable, mais je ne sais si c’est raisonnable, cela dépend tellement du prix qu’on en demandera. J’en ai parlé à Maman qui va s’en occuper et voir dans quel état il se trouve. Une nouvelle lettre de Joseph aujourd’hui m’explique que Mr Jacquet l’acheteur a maintenant envie de l’habiter. Je ne sais si ce désir est sincère ou simplement destiné à faire monter mes prix. Je n’ai aucune idée sur ce qu’il peut valoir et il y a, dit-on, beaucoup de réparations à y faire. Ne nous en tourmentons pas.

 

L’oncle Jacques a dû remettre ma note et ma lettre à Monsieur Termier. Il me tarde d’avoir une réponse.

 

10 octobre (1917)

Sur le point de me coucher j’éprouve le besoin de noter la satisfaction que je ressens comme si quelque chose d’heureux venait de m’arriver. Suis-je plus qu’un autre sensible à des phénomènes de télépathie ? Je ne sais, j’en ai eu plusieurs au cours de mon existence, mais particulièrement deux qui sont restés avec précision dans ma mémoire.

 

Le premier est fort ancien. J’étais à St Michel en rhétorique et j’attendais, comme tous mes camarades, la liste d’admissibilité qui devait parvenir d’un instant à l’autre. Or, sans raison apparente, vers midi je devins d’une gaieté folle qui contrastait évidemment avec l’inquiétude générale. Mon surveillant me demanda ce qui me contentait à ce point et je me souviens de lui avoir répondu : « Je ne sais pas pourquoi mais je suis presque sûr d’être admissible ». Dans la soirée la liste parut, j’y étais, et le surveillant revint vers moi et me demanda de nouveau qui me l’avait annoncé. Comme je lui certifiais que personne ne m’avait rien dit, il m’expliqua qu’une dépêche envoyée de Lyon vers dix heures par l’oncle Louis m’annonçait mon admissibilité, mais qu’on n’avait pas voulu me l’apprendre avant de connaître la liste complète.

 

L’autre cas est plus récent. Il y a huit ans ma femme était à Pringy et j’étais à Grenoble. Un soir, la veille d’une permission qui devait m’amener auprès d’elle, elle fut souffrante tout à coup vers dix heures du soir. Et à Grenoble, couché depuis une heure, je me réveillais en sursaut en disant : « Qu’as-tu, ma chérie ? » Je me voyais seul mais c’était si curieux que je notais l’heure. Le lendemain Marie était à la gare et comme nous causions elle me dit que la veille elle avait été souffrante, je ne la laissais pas achever et lui disais à quelle heure cela lui était arrivé.

 

Ce soir je me sens plus léger, comme si des horizons nouveaux allaient se laisser entrevoir. Je doute cependant. Je crois même que c’est une illusion comme tant d’autres que j’ai déjà eues. Il est beaucoup plus logique d’attribuer ce contentement, cette légèreté, ce bien être, à l’état de mon estomac que j’ai privé du repas de ce soir.

 

J’envoie à Dupin le brouillon de ma dernière note. Les livres que l’oncle Jacques m’annonçait n’arrivent pas, les a-t-il envoyés ? et la médaille de Marie-Thérèse Piet ma filleule ?

 

13 octobre (1917)

J’ai reçu la « Démocratie nouvelle » de Lysis que l’oncle Louis m’envoie, ainsi que les « Correspondant » de septembre. Avec les Confessions de St Augustin dans lesquelles je suis actuellement plongé, j’aurai de quoi me distraire quelques jours. Et pourtant je n’ai pas une minute de liberté, dès qu’un loisir me survient mon esprit retourne à son éternelle chimère.

 

Jean est rentré à Mongré trois jours plus tard que François à cause de quelques furoncles. L’oncle Etienne voudrait la propriété tout entière que nous avons achetée en commun, il ne se doute pas le cher homme que j’y tiens beaucoup pour moi, beaucoup aussi pour mes enfants. Je viens de le lui dire dans une lettre qu’il va trouver inepte à cause de toutes les bêtises que je lui débite.

 

Mes enfants m’ont écrit pour ma fête et j’envoie un mot à Bernard dont c’est aujourd’hui l’anniversaire. Quand il est né le 13 oct. 1910, il était attendu et ses frères et sœurs qui savaient qu’on apporterait un petit frère le désignaient déjà par son nom depuis plusieurs semaines. Le 13 oct. était un jeudi et ils avaient congé. Bernard vint au monde dans la matinée et, comme on le présentait à mes enfants au bureau et au salon où je les avais confinés, ils se mirent à pousser de grands cris de joie : « Papa, c’est pour votre fête » et aussi « Allons vite le montrer à Maman, elle sera si contente ».  

Bernard est aujourd’hui un grand garçon de sept ans. Il va faire cette année sa communion privée.

 

21 octobre (1917)

Mon fils Jean s’est arrêté à Lyon chez les Deries pour soigner ses boutons. Je suis sans nouvelle de lui et je ne sais s’il est enfin rentré à Mongré.

 

Jean Callies m’écrit une longue lettre, il est actuellement dans la région de Soissons. La canonnade est extrêmement violente depuis deux jours, je suppose qu’il va y avoir du nouveau. J’ai appris par Lamy il y a quelques jours déjà que Jean a été décoré par le roi d’Italie, je lui ai adressé mes félicitations dans les huit pages que je lui réponds. Il s’imagine que je suis tout à fait content ici… Et cependant je ne devrais pas me plaindre. Cependant je m’imagine que l’intervention de Monsieur Termier n’aboutit pas et qu’on ne veut pas me le dire, ou bien on ne veut à aucun prix m’entendre et on étudie de nouveau très superficiellement mon mémoire que l’oncle Jacques a conservé pour le remettre à Monsieur Termier.

 

23 octobre (1917)

La canonnade vers Laffaux s’est calmée sans doute à cause du mauvais temps, elle reprendra de plus belle au premier jour de soleil. Le boche fait ce qu’il peut pour tenir à tout prix. Il veut pouvoir organiser une position de repli qu’il occupera au mois de mars prochain pour déjouer les offensives préparées au cours de l’hiver, et cela nous coûtera de nouveau une marche pénible en terrain complètement dévasté et un accrochage coûteux comme devant St Quentin. Il a raison et si nous réussissions à provoquer son repli maintenant ce serait très bien, car il serait obligé en mars d’en faire un autre.

 

Longue lettre de Marguerite. Elle me sermonne sur mes élucubrations, me demande si je ne néglige pas mon service. Elle a bien un peu raison mais j’ai bien quelque excuse. Je ne suis pas responsable d’avoir l’esprit occupé et n’en suis pas maître, et d’autre part il y a si peu de choses à faire dans ce secteur immobile. Je m’ennuierais abominablement si je n’avais pas ces distractions intellectuelles. Je lis un peu. L’oncle Louis m’a envoyé la « Démocratie Nouvelle » de Lysis, je l’ai lu et adressé à l’avenue Duquesne. Lysis a écrit quelques articles dans la Victoire. Sa pensée est claire, il montre qu’il ne doit pas y avoir une « lutte des classes » mais une collaboration. Cela est plus pratique que les théories socialistes d’avant la guerre et ne doit pas plaire particulièrement à tout un clan. Qui est-il ? L’oncle Louis n’a pas su me le dire. Après lecture je me suis dit que j’étais depuis longtemps démocrate sans le savoir. Je reçois le Correspondant, il est bien irrégulier et certains articles pourraient y être supprimés sans le diminuer. J’y ai lu un exposé de la bataille de la Marne par le général Canonge. Je n’avais jamais fait cette étude d’ensemble. Malgré une infériorité numérique considérable accentuée par la passivité des Anglais exténués, l’armée française a eu raison de l’armée boche. Le vin de Champagne dont les Allemands s’étaient littéralement gavés sur certains points et leurs dures étapes n’ont point été étrangers sans doute à notre succès. La Providence aussi veillait sur la France et ne voulait pas qu’elle pérît.

 

Sept mille prisonniers, un grand nombre de canons, une avance de 2km500 !! au Moulin de Laffaux, 14e corps ! C’est le téléphone qui nous annonce cette bonne nouvelle. Bravo, c’est du beau travail, nous aurons des détails demain, et même dans une heure par le communiqué que va nous transmettre la TSF.

A suivre…



[1] Jeanne Adenot, née Callies (1868-1954)

[2] Province de Turin dans le Piémont (cf. Wikipedia)



13/10/2017
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