14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 35- Juillet 1917

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

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Edouard Favre - 1918-1919

4 juillet (1917)

Je ne l’ai pas fait, j’en ai parlé au colonel Tisserand qui m’en a dissuadé mais qui m’a promis de le transmettre de vive voix.

 

Je m’absorbe sur des rédactions que je commence, le début me paraît bon et ensuite j’en suis mécontent et je déchire tout ou surcharge au point de ne plus m’y reconnaître. Je me dépense ainsi à écrire une lettre à Mr Painlevé, lettre que je voudrais convaincante, qui ne contiendrait cependant, puisque je désirerais la publier, rien d’important. C’est bien difficile mais je trompe ainsi mon impatience car je ne sais rien de ce qu’ont pu faire l’oncle Albert, l’oncle Jacques et Monsieur Termier.

 

L’oncle Jacques a beaucoup voyagé, est allé en Savoie au moins une fois depuis un mois et cette question ne pouvait l’intéresser au point de le tourmenter. Il ne refuse évidemment pas de s’occuper de la question, sans cela il me l’aurait dit tout de suite. Je recevrai, l’un de ces jours, une lettre où il me dira ce qu’il a fait ou compte faire. Il est certainement bien disposé puisqu’il avait une première fois essayé sans résultat et qu’il a eu l’air de s’intéresser à l’expérience que j’ai faite à Annecy le 2 juin sur le principe d’Archimède. Il ne voit pas bien, faute de l’avoir étudiée avec attention, la relation qui existe entre cette expérience et l’aéroplane, mais le simple fait d’avoir établi cette relation entre deux questions qui paraissaient si distantes, et celui d’avoir défini le principe d’Archimède dans le mouvement et indiqué que la submersion cesserait si le flotteur était lié à son lest par un intermédiaire élastique (ce qui lui a paru évident), lui ont donné une certaine confiance dans mon travail et je ne doute pas qu’il agira, autant qu’il le pourra, dans le sens que je lui ai demandé.

 

L’oncle Albert, lui, ne marche que par amabilité. Il croit bien, puisque je le lui dis, que les conversations ont été insuffisantes mais il n’a pas de raison de croire à mes affirmations. De plus, en raison même de sa formation scientifique, il est mal disposé pour tout ce qui est théorie, surtout pour une théorie aussi subversive que celle que j’expose. Enfin, à Dieu vat ! nous verrons bien.

 

Quant à Monsieur Termier, il a été très aimable quand j’ai causé avec lui de ces questions mais il plane au-dessus de ces questions et des individus de mon espèce. J’exagère, ce sont des idées que je me fais, car il doit être très affable et très serviable puisqu’il m’a proposé lui-même de plaider ma cause auprès de la haute compétence.

 

Un sous-lieutenant m’apporte un trésor qu’un canonnier a trouvé dans une cavité de la grotte où il habite, cavité dans laquelle une brave femme est venue reprendre avant-hier ce qu’elle y avait mis il y a trois ans. Cette boite y était restée et le canonnier l’a retrouvée. J’en ai fait l’inventaire, il y a pour neuf mille francs de valeurs. Le canonnier va être félicité et nommé 1er canonnier et la bonne dame lui enverra bien un petit mandat.

 

Je pense ce soir à une autre solution à laquelle j’avais pensé déjà il y a plus d’un an et qui consisterait à demander à discuter ces idées avec les deux Le Besnerais. Ils sont connus de Mr Painlevé et je crois bien qu’en causant avec eux je parviendrais à les persuader.

 

8 juillet (1917)

Il n’y a toujours rien de nouveau. Ce matin une canonnade extrêmement violente qui a duré une heure nous a alertés au lever du jour, puis tout est rentré dans le calme. Le mauvais temps, les rafales de pluie et de vent ne sont peut-être pas étrangers à cette accalmie.

 

Maman et Thérèse sont à Turin ou vont y arriver. Ce voyage a rempli de joie ma grande fille. Elles vont voir Gothe, Marie Lamache et Madeleine[1]. Gothe ni Marie ne connaissent Thérèse qui n’était pas de ce monde encore quand elles ont été exilées. Il en est de même de ma belle-sœur Thérèse à Rome, mais elle est si loin qu’il sera difficile de lui conduire mes enfants. Elle reviendra sans doute en France auparavant.

 

Reviendront-elles ? Elles l’espèrent, elles le croient, mais elles ne savent encore ni comment ni quand. Et comment le sauraient-elles ? Elles ne voient pas à quel point on les oublie en France, non pas ceux et celles qui les connaissent mais les gouvernants qui ont eu le triste courage de les dépouiller et de les exiler. Et par quelle volteface invraisemblable ces gens qui continuent à nous diriger annuleraient-ils ce qu’ils ont à peine terminé. Non, sauf l’intervention de la Providence, et une intervention vraiment soudaine et miraculeuse, nous ne pouvons entrevoir encore le retour de nos religieuses. Après la guerre je leur conduirai mes enfants pour qu’elles continuent à les connaître autrement que par lettre ou photographie.

 

Après la guerre !... que de fois dans nos conversations, dans la correspondance, dans les journaux, dans les livres, ces trois mots viennent évoquer cette période souhaitée du retour au foyer, à la vie paisible et tranquille.

 

Nous sommes encore ici sous le coup de l’émotion d’un bombardement par obus de 280 dont nous paraissions l’objectif. Il date d’avant-hier et a été fort désagréable, le temps était brumeux de telle sorte que le tir a été fait d’après la carte. J’ai supposé que l’ennemi pensait tirer sur un état-major de division dont j’occupe la place. Mais j’ai appris depuis qu’il y avait eu à Terny Sorny, mille mètres plus loin, le matin du même jour un incendie qui a fait beaucoup de fumée, peut-être le boche a-t-il cru envoyer ces obus à cet endroit. Je le crois maintenant car il aurait insisté davantage les jours suivants et il n’a pas renouvelé son tir.

 

Pluie, vent, orage. Cependant ce soir le soleil essaie de se montrer, je ne pense pas qu’il insiste, le temps paraît brouillé sérieusement et il fait presque froid.

 

11 juillet (1917)

C’est avec du 28 que nous avons été bombardés. La dimension des entonnoirs et la monstruosité des éclats m’avait étonné, un culot retrouvé hier nous a donné le calibre.

 

L’oncle Albert m’a écrit qu’il ne voyait plus, pour sa part, aucun moyen d’action. Il me conseille de faire des expériences, je suis tout persuadé mais il faut avouer que ce n’est pas commode. Je ne sais ce que me dira l’oncle Jacques, il ne me répond toujours pas.

 

On vient de réclamer les noms des officiers et soldats pères de 4 enfants ou veufs avec 3 enfants. Mon nom a été donné, je ne sais ce qu’il en résultera pour moi. Dois-je demander à rester ? Le législateur s’est attaché à ménager les familles nombreuses dans l’intérêt des enfants, les miens sont aussi intéressants que d’autres. Il n’a pas spécifié que cette loi ne s’appliquerait pas aux officiers de l’active. Il n’y a aucun déshonneur à obéir à un ordre qui, après plusieurs années de vie en première ligne, vous appelle à un poste moins exposé. Au 2e art., sans hésitation, j’aurais demandé à rester, mais ici ! D’ailleurs rien ne dit que je serai rappelé à l’arrière. Cependant je m’y trouverais mieux pour effectuer des expériences, je ne veux pas le souhaiter mais je ne m’en défendrai pas.

 

14 juillet (1917)

Le boche ayant avancé ses tranchées nous avons été inquiets. L’armée a cru qu’il attaquerait ce matin à l’occasion du 14 juillet et a prescrit une grande activité d’artillerie en contrepréparation. Nos hommes ont tiré toute la nuit et les boches toute la matinée et le calme est revenu. Je ne crois pas à une action offensive boche, il me semble qu’il n’en a aucune envie, il cherche à se rapprocher de nos fantassins pour être protégé par eux de nos tirs de barrage qui doivent lui occasionner des pertes assez sérieuses. Quand il sera installé à l’abri de nos coups il ne bougera plus et tout le monde sera content puisque nous n’avons ici qu’un rôle défensif.

 

15 juillet (1917)

Calme ce matin. Ce soir on s’excite un peu, le boche commence à marmiter la région de la 21e et cela m’ennuie.

 

29 juillet (1917)

Ma pauvre 21e a été prise à partie par surprise le 19 au soir. Il y a eu plus de peur que de mal mais le MdL Pelle a été tué et deux canons ont été touchés. Ce tir a été déclenché au milieu du calme général par trois batteries à la fois. C’est probablement à la suite des interrogatoires des prisonniers faits par les boches dans la nuit du 16 au 17.

 

L’oncle Albert tente une nouvelle démarche auprès de Mr Vincent sous secrétaire d’Etat, il a l’air de croire que cela pourrait réussir. L’oncle Jacques continue à conserver un silence absolu que je ne m’explique pas. Je lui ai écrit un mot de nouveau pour qu’il me dise si oui ou non je dois conserver quelque espoir d’intervention de sa part et de celle de Mr Termier.

 

François et Jean sont en vacances. Ils ont été très honorables aux prix, ont eu chacun un accessit de sagesse, François a eu en outre 5 accessits et Jean 5 prix et 4 accessits. Ils sont tellement occupés à St Jorioz qu’ils n’ont plus le temps de m’écrire. L’oncle Louis part pour St J. avec sa smala pour 25 jours, il en a le plus grand besoin et il s’en réjouit comme de vraies vacances d’autrefois.

 

Je continue ici à travailler mais avec un bien mauvais rendement parce que je me tourmente un peu. En outre je suis un peu souffrant depuis une huitaine de jours, la cuisine ne me convient pas ou l’habitation de ma caverne, à moins que ce soit mon inactivité. Je devrais me promener davantage mais la paperasserie est permanente et à chaque instant il arrive un courrier ou un message.

 

Un nouveau trésor a été retrouvé. C’étaient des papiers dont le bocal en verre s’était brisé et qui sont restés dans la boue pendant plus de trois mois, ils étaient dans un état lamentable, c’était de la pâte à papier. J’ai réussi à sécher et à conserver 4 livrets de caisse d’épargne et 1 titre de rente dont la valeur atteint 6 à 7 000 francs. Les recherches de mes canonniers étaient orientées par les recherches infructueuses faites il y a quinze jours par le propriétaire, brave territorial et caporal d’ordinaire dans sa compagnie. Son régiment n’est pas loin d’ici, il sera, je pense, prévenu aujourd’hui.

A suivre…



[1] Madeleine Aussedat (1894-1960)



29/06/2017
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