14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 33- Mi juin 1917

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

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Edouard Favre - 1918-1919

16 juin (1917)

Voici la lettre ou plus exactement la note que j’ai envoyée à l’oncle Jacques le priant, s’il ne la juge pas trop ridicule, de la présenter à Mr Termier.

 

« Le problème du véhicule est depuis longtemps solutionné dans la pratique pour la voiture automobile mais il n’a pas encore été traité en Mécanique rationnelle. Il suffit cependant, pour le mettre en équation, d’y réfléchir après avoir entendu, entre mille autres semblables, la conversation suivante entre Monsieur qui va partir en auto pour la ville voisine et sa jeune femme dont le docteur vient de constater l’état satisfaisant.

 

Madame - Puisque vous allez en ville, mon ami, voulez-vous m’emmener, le docteur le permet si vous n’êtes pas trop pressé et j’ai plusieurs commissions à faire. Je veux porter des œufs frais à cette pauvre Jeanne de nouveau malade, rapporter des meringues aux enfants pour la philippine que vous avez perdue, passer chez ma…

 

Le Mari - Venez sans crainte, ma chérie, j’irai très lentement à cause de cette bride de ressort dont je vous ai parlé et que je veux faire réparer. Au retour vous réglerez la vitesse à votre guise ou bien nous passerons par le chemin sablé de la forêt. Prenez le plus grand soin de vos œufs ou de mes meringues car je ne réponds pas de la casse. (Le chemin sablé de la forêt comporte aussi des ondulations mais la voiture en écrasant chacune d’elle sans monter au sommet augmente automatiquement le rayon de courbure, diminue les secousses, mais perd de l’énergie. Il en est de même dans l’air mais c’est moins évident.)

 

Ainsi cet homme pratique règle sa vitesse à l’aller pour ménager sa voiture (cette bride de ressort, vous savez) et au retour pour ne pas incommoder sa très intéressante compagne. Il compte pour éviter tout dégât aux paquets fragiles sur la douceur (lenteur d’oscillation) d’un emballage douillet ou d’une main moelleuse. Mais s’il en avait un chargement important, très positif, il songerait aux œufs pendant tout le voyage d’aller, aux meringues pendant tout le voyage de retour, et à sa très chère femme plus du tout sauf pour le charme de son sourire.

 

Ainsi nous voyons que le souci du maître est de distinguer le plus fragile parmi tous les éléments du problème, et de régler sa vitesse ou la lenteur d’oscillation de manière à lui éviter une accélération de déviation dépassant une certaine limite. Au-delà de cette limite, il y aurait lésion, brisement ou déformation permanente de ce plus fragile, ce serait une perte d’énergie que paierait le moteur ou la bourse.

 

La route parfaite comporte des ondulations infiniment petites de part et d’autre d’une ligne droite mathématique que notre esprit conçoit. Une ondulation donne lieu à une accélération V²/R que l’on doit réduire, pour le plus fragile, en diminuant le numérateur vitesse ou augmentant le dénominateur rayon de courbure. La suspension élastique en ralentissant le mouvement du centre de gravité augmente P.

 

Le véhicule aérien n’échappe pas à ces règles. Sa route horizontale en air calme est une route infiniment peu ondulée mais, en raison de l’équilibre existant, c’est la route qui se trouve être la plus fragile et qu’il faut ménager. La vitesse étant constante on ne peut obtenir le résultat cherché qu’en agissant sur R.

 

On trouve ainsi que le véhicule aérien doit avoir, même en air calme, une suspension élastique extrêmement douce, que les fluides se « brisent » au contact des corps solides, que les corps immergés doivent être recouverts d’un tapis élastique, que le principe d’Archimède inexact dans le mouvement peut redevenir rigoureux sous certaines conditions… En un mot, on établit ainsi un principe de mécanique, ignoré jusqu’ici, qui domine toute la dynamique des fluides et que j’ai appelé le principe de l’intermédiaire élastique. Il est trop important pour qu’on l’ignore, trop riche de conséquences pour qu’on le néglige. »

 

J’ai envoyé cette note à l’oncle Jacques. Aujourd’hui que je la relis je la trouve stupide et j’y rencontre d’ailleurs des fautes de français. Il sera meilleur juge que moi et agira certainement pour le mieux.

 

Les Piet, dont je n’avais plus de nouvelles depuis longtemps, viennent de m’écrire l’un et l’autre pour me proposer d’être le parrain du bébé que Madame Piet aura au mois d’août. J’ai accepté avec plaisir, très touché par cette bonne pensée qu’ils ont eue et qui va consolider une amitié très douce, qui se prolongera, après la guerre, même si nos garnisons nous séparaient. La marraine sera une amie de Madame qui soigne actuellement son mari, grand blessé, installée à Rouen et se nomme Mme Gustand ou Guétand, je n’ai pas bien lu.

 

Ils sont près de Marseille. Ils ont passé l’hiver dans cette ville (Bard A.D.56) et ont loué pour l’été une villa à Ste Marthe, la nombreuse smala et la difficulté des voyages les ayant fait renoncer à toute autre villégiature. Le capitaine Piet est toujours avec le même général au 34e corps, il espère le quitter bientôt pour prendre un groupe mais cela ne vient pas vite, le colonel Fromheim a été avec lui plus… qu’avec moi, ce n’est pas peu dire.

 

Un dépôt de munitions brûle vers l’avant, près du P.C. du colonel, des millions de cartouches crépitent, des milliers de grenades explosent, c’est un immense incendie. Pendant ce temps des avions boches et français se promènent dans la nuit noire, le boche lâche quelques bombes et nos canons continuent leur petit travail nocturne de harcèlement.

 

21 juin (1917)

L’oncle Albert m’envoie la réponse de Mr Breton, elle confirme purement et simplement les verdicts antérieurs. C’est vexant. Je veux tenter encore l’action combinée de l’oncle Albert, l’oncle Jacques, Monsieur Termier. Certainement Mr Breton rempli de bonnes intentions a posé des questions à son entourage qui lui a dicté sa réponse.

A suivre…



09/06/2017
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