14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 29- Mars 1917

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

 

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Edouard Favre - 1918-1919

1er mars (1917)

Et maintenant je me rends compte à quel degré le colonel m’était hostile. Il a en effet demandé et obtenu cette mutation et j’ai quitté avant-hier matin le 2e groupe que je commandais pour rejoindre l’AD62 où je prends le commandement du groupe de renforcement du 21e. Avant de partir j’ai demandé des explications sur le motif invoqué pour cette mutation, je ne sais quelle réponse y sera faite.

 

2 mars (1917)

En arrivant à l’AD62 j’ai fait connaissance avec le colonel Lips, le lieutenant-colonel Tisserand, très aimables l’un et l’autre. Je suis resté deux jours avec le colonel Tisserand. Dès qu’il a su que j’avais été cité à l’armée une fois avant ma Légion d’honneur et une fois à la division, il a fait une proposition pour la médaille italienne. Au 2e je n’étais pas proposable, le colonel F. s’étant aperçu que j’étais le seul dans ce cas et ayant déclaré à mon occasion que la citation accompagnant la Légion d’honneur n’était pas une citation. Ici au contraire on m’a affirmé que j’étais proposable et la proposition a été envoyée. Elle aura la suite quelconque qu’ont toutes les propositions.

 

Je prends lentement contact avec mon nouveau groupe, officiers et troupe me produisent bonne impression. Depuis de longs mois il n’y a pas de chef d’escadron, c’est le capitaine le plus ancien qui commandait et cela n’allait pas toujours tout seul. Je m’imagine maintenant que ce commandement ne sera pas trop difficile. Ma première opération va être une relève, nous allons quelques jours au repos. Peut-être partirai-je en permission quelques jours.

 

18 mars (1917)

Permission ! repos ! nous sommes en effet partis dans ce but, mais nous étions à peine dans la région de Beauvais depuis 48 heures pour un long séjour, nous avions à peine terminé l’installation des lignes téléphoniques entre des cantonnements espacés, déchargé les voitures, commencé le lavage des effets, que l’on recevait l’ordre le 11 au soir de partir le 12 au matin et de nous mettre en batterie dès le soir du 13. Les 14, 15 et 16 nous nous sommes organisés plus ou moins et le 17 au matin nous abordions l’ennemi qui battait en retraite sur tout le front. Aucune réaction. Nous sommes actuellement dans une sape dans l’ancienne 1re ligne boche et nous allons partir incessamment. Mais nous allons en terrain découvert, sans protection que les boyaux et tranchées de l’ennemi. La circulation est assez difficile, les grandes routes ont été démolies à la mine en plusieurs points, les champs sont coupés par les réseaux de fil de fer et les boyaux. Il va être très dur de reprendre le contact, de se remettre en batterie dans le bled sous le feu de l’artillerie. Et puis il n’y a pas un abreuvoir dans le pays, ils ont tous été crevés, les puits ont été détruits ou désarmés. Pour réorganiser cette région il faut beaucoup de temps.

 

19 mars (1917)

Au fond d’un trou que rien ne signale dans une prairie, destiné à une mitrailleuse ou à un poste d’observation, j’y ai passé une très bonne nuit et j’écris sur l’une des 25 marches qui amènent au fond. On y commençait une sape et les déblais étaient transportés je ne sais où, il n’y en a pas trace à proximité. Arrivé avec mon groupe hier soir ici, nous allons repartir dans la journée pour une destination inconnue, vers Goyencourt et Nesle probablement qui sont déjà dépassés par nos troupes. La remise en état des communications est longue à faire et il serait si facile cependant de mettre des outils dans les mains des innombrables curieux qui ont déposé sacs et fusils et qui se promènent à la recherche de choses boches et qui s’approprient ce qui traîne : caoutchouc, jumelle, révolver, etc., qui ont été déposées par d’autres. L’un de mes lieutenants a été ainsi dépouillé par l’un de ces maraudeurs en uniforme.

 

L’oncle Etienne m’ayant invité à m’associer avec lui pour l’achat d’une propriété à St Jorioz, je me suis mis d’accord avec lui et maintenant ce doit être chose faite. Cependant je crois qu’il ne s’est pas bien rendu compte que le partage qu’il me propose n’est pas tout à fait équitable.

 

20 mars (1917)

Il est vrai que peut-être en discutant je pourrais être amené à être de son avis mais la discussion n’a pas été possible. Ainsi les bâtiments étant en mauvais état il se les adjuge pour rien et compte que je les réparerai pour 1/3. Ainsi la parcelle où nous devons construire aurait pu être partagée en deux parties de superficies équivalentes, une bande de 80m aurait paru suffisante en bordure du chemin, en en prenant 100 sa part devient double de la mienne. La mienne triangulaire est moins facile à mettre en valeur, en outre elle est en bordure du chemin de fer. Enfin le morceau complémentaire est de l’autre côté de la voie ferrée, et l’oncle Etienne l’a promis à A. Blanc. Bref j’ai l’esprit mal tourné sans doute mais j’ai cru devoir faire ces objections, je ne sais si elles auront pu parvenir avant que l’acte de vente soit passé et définitif : il devait avoir lieu le 19 mars.

 

Nous avons fait une petite étape interminable hier à cause des convois d’infanterie et sommes installés dans un petit cantonnement, le village de Balâtre, où des maisons brûlent encore, où les puits ont été remplis de fumier, les maisons déménagées, la population évacuée, les arbres de la route sciés à moitié pour que chaque coup de vent en fasse tomber, les arbres fruitiers tous coupés pour que les poires et pommes de ces pays ne concurrencent plus les fruits de la « patrie allemande ». Les boches n’ont pas changé depuis le début de la campagne, et ceux qui ont opéré ici sont bien les mêmes qui incendiaient les villages de Lorraine, détruisaient Gerbéviller ou Senlis, fusillaient des vieillards, des enfants ou des femmes. Ils se replient maintenant et nous les suivons lentement. On dit que St Quentin brûle, de même Cambrai, que Lille serait évacué par eux… comment tout cela finira-t-il ? On dit qu’ils vont attaquer l’Italie, il vaudrait peut-être mieux dans l’intérêt des Alliés qu’ils nous attaquent nous Français malgré notre lassitude. Les Italiens seront-ils capables de tenir contre une offensive analogue à celle de Verdun ?

A suivre…



02/03/2017
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