14-18Hebdo

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Edouard Favre - Mes cahiers de souvenirs - 25- Mi décembre 1916

Edouard Favre, 38 ans en 1914, officier d’active dans l’artillerie, va passer toute la guerre au front. Il tient un journal, et nous suivons ses préoccupations dans 3 domaines : la guerre, sa famille, et son « idée fixe » : les avions suspendus...

 

Document transmis par Marie Favre, sa petite-fille - 11/11/2014

 

 

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Edouard Favre - 1915

 

7 décembre (1916)

J’ai envoyé, pour le faire recopier à la machine à écrire, mon travail à l’oncle Jacques. Il me l’a retourné au commencement de novembre : trois épreuves sur lesquelles j’ai fait les dessins qui manquaient et que j’ai complétées en y ajoutant les formules algébriques que ne pouvait écrire la machine. J’ai composé une lettre préface que le secrétaire de Jean m’a « tapée » et enfin j’ai envoyé ces trois épreuves, l’une à l’aéronautique, l’autre à l’instruction publique, la troisième à mon camarade Philippe qui est à Grenoble, ingénieur des Ponts au service du P.L.M. et qui se trouve être le beau-frère du ministre de la Guerre. Il a écrit déjà au commandant Marie dont la réponse n’a pas paru satisfaisante, mais il a l’intention de lui en parler à son prochain voyage à Paris et de lui laisser en communication cette étude.

 

Advienne que Dieu voudra. J’attends le résultat de cette nouvelle démarche et je rêve à des aériens fantastiques, blindés et silencieux qu’on reconnaitrait sans les avoir jamais vus, qui voleraient en escadre nombreuse dessinant dans le ciel des mots d’espoir ou de religion, des mots de panique pour l’ennemi, qui descendraient tout près du sol et attaqueraient à la mitrailleuse ou avec le feu… Naturellement tout aéroplane ennemi aurait été détruit, il n’en existerait plus… quelle folie !

 

9 décembre (1916)

Ne vivons-nous pas dans la folie ? Cette guerre que nous vivons et dont nous pouvons d’un instant à l’autre mourir, n’est-ce pas un effroyable accès de folie d’un peuple orgueilleux qui l’a déchaînée ? N’y a-t-il pas de la folie dans les sacrifices consentis par les peuples dans les hécatombes héroïques qu’ils supportent ? Aucune raison humaine n’avait osé regarder en face une éventualité semblable, aucune ne peut mesurer la grandeur de ce cataclysme ni prévoir ses conséquences… que sera demain après la victoire ? Nous nous y reportons par la pensée comme à une période de bonheur suprême mais un abîme profond et obscur nous en sépare et nous donne l’impression désespérante d’être infranchissable. Faudra-t-il descendre jusqu’au fond pour remonter de l’autre côté, n’avons-nous pas encore atteint la pente opposée et devons-nous encore descendre ?

 

L’Allemand cherche du côté des Roumains et des Russes des succès faciles. Ecrasés par une artillerie à laquelle ils ne peuvent répondre, nos alliés sont obligés à battre en retraite pour éviter un désastre. La route de Constantinople devient chaque jour plus large et plus sûre pour l’ennemi. L’armée de Salonique après un violent effort se heurte au nord de Monastir[1] à une résistance acharnée. Derrière elle les événements récents de Grèce font naitre un nouveau danger : pourrons-nous rester à Monastir, pourrons-nous supporter le choc que l’ennemi va y porter. Déjà son artillerie entre en action, des contre-attaques nous reprennent des positions importantes dont nous avions pu nous emparer… et pendant ce temps sur le front de France l’inaction est complète, les routes n’ont pu résister aux transports que nécessitait notre offensive, elles sont devenues inutilisables, il faut les refaire, construire des voies ferrées, attendre encore pour être prêts.

 

Nous devons conserver une confiance entière. Les Français ont supporté à Verdun une formidable attaque qui a duré six mois et en octobre en quelques heures ont repris d’un coup tout ce que l’ennemi avait réussi à nous enlever. Les Anglais n’ont pas encore fait intervenir leur grande armée, les Russes et Roumains ne sont pas entamés sérieusement. Dans quelques mois l’attaque sera générale, l’initiative que nous avons pu prendre pendant quelques semaines nous a échappé de nouveau mais nous la reprendrons et ne la perdrons plus. On a parlé beaucoup des tanks, ces monstrueuses automobiles blindées armées de canons de mortier et de mitrailleuses et qui accompagnent l’infanterie à l’assaut, marchant tranquillement à travers champs avec elle, écrasant les réseaux et les murs, franchissant les fossés, etc. Nous ne les avons pas encore vues à l’œuvre, que donneront-elles ? Ne seront-elles pas trop facilement détruites par l’artillerie ennemie ?

 

Il y a chez les Alliés actuellement un peu de désarroi, crise ministérielle en Angleterre, discussions et séances secrètes en France, et la presse germanique, après avoir tremblé tout l’été, lève le ton, expose les victoires allemandes, les buts de paix qui comportent des annexions partout. Bref ils se croient vainqueurs et s’étonnent que nous n’en soyons pas convaincus. Il sera dur de les abattre mais nous y parviendrons et ils crieront grâce et ce sera la fin de ce cauchemar.

 

12 décembre (1916)

Je viens de lire une note secrète sur le rôle de l’aviation à Verdun à l’attaque du 24 octobre et à celle du 3 novembre qui nous ont rendu Douaumont et Vaux. On y parle de voler bas, d’attaquer à la mitrailleuse, de se mouvoir en masses nombreuses pour la maîtrise de l’air et, une fois acquise, de prendre l’ordre dispersé pour les attaques individuelles… Trois avions allemands ont attaqué une batterie de 75 à la mitrailleuse… Combien tout cela concorde avec mes propres idées… quelle irrésistible puissance serait celle d’une flotte aérienne d’une cinquantaine ou centaine d’unités capables d’essuyer sans en souffrir le tir de l’infanterie ou d’une mitrailleuse, de transporter du poids… Ma demande partie depuis plus de quinze jours ne revient pas. Est-ce que par hasard on l’examinerait ou bien est-ce simplement que le nombre des bureaux qu’elle doit traverser est supérieur à 8 : Rt, Div, CA, Ve A, GQG, Paris, S.T. : non il ne doit pas y avoir plus de 8 étapes, mais il y en a quelques-unes qui demandent plusieurs jours. Cependant elle ne tardera plus bien longtemps à me revenir. Quel triomphe pour le colonel si elle m’était refusée, il ne s’en tiendrait pas de joie !

 

Il ne m’a jamais parlé de la note sur le groupe au combat que j’avais adressée au commandant Dumontet en février. Je l’avais écrite à Bussurel. Le 27 ou 28 février le commandant m’a dit qu’il l’avait lue avec intérêt et l’avait transmise au colonel. Le 3 avril il m’a demandé de lui rappeler l’organisation que je préconisais désirant la mettre à l’essai, ajoutant que le colonel l’avait encore entre les mains. Aussi la lui ai-je redemandée hier, il ne m’a pas encore répondu. Je suis persuadé qu’il ne l’a même pas lue, oubliée aussi sans doute, comme ma citation ? Cela fait beaucoup d’oublis regrettables.

 

J’ai écrit au commandant Pichot au sujet de mon conflit avec le colonel. Il m’envoie de bonnes paroles et me dit qu’il regrettera mon départ. Quant à prendre ma défense, il n’y songe même pas.

 

14 décembre 1916

Le colonel me répond que ma note sur le groupe au combat a été soit retournée au 1er groupe soit envoyée au général Ladoux, il ne peut pas préciser mais elle n’a pas été conservée aux archives. J’ai fait faire des recherches dans les papiers du 1er groupe mais naturellement on n’y a rien trouvé.

 

15 décembre (1916)

J’ai l’âme en déroute et je ne réagis plus. Je reste triste et taciturne avec mes deux lieutenants qui m’ont invité à déjeuner avec Chambard aviateur et le docteur qui viennent me faire une visite, et même la perspective d’une permission prochaine arrête à peine mon attention. L’officier orienteur vient de m’apporter un lever qu’il a fait des trois batteries, voilà longtemps que je voulais l’avoir pour essayer le tir convergent du groupe dans des conditions qui sont assez difficiles. J’ai le travail préparatoire à faire mais je n’ai pas le courage de m’y mettre… Cela doit tenir à ce que je tombe de sommeil. Depuis plusieurs semaines, depuis mes histoires avec le colonel, j’ai de longues insomnies et ne m’endors plus avant 2 heures du matin. Le matin le secrétaire vient vers 7 heures pour prendre le courrier arrivé la veille au soir. A 8 on m’apporte le rapport et mon ordonnance arrive pour faire ma chambre et ranger ma couchette.

 

Par l’intermédiaire des neutres, l’Allemagne offre d’entrer en pourparlers pour la paix. Elle profite du moment où elle a mené à bonne fin la campagne de Roumanie pour donner la première cette preuve de bonne volonté. Cette manœuvre est assez habile pour remonter le moral très déprimé de sa population, elle supporte en effet des privations de toute espèce, rationnée à tel point pour les vivres qu’elle a à peine le nécessaire. On parle de graves désordres à Hambourg, il y en a eu déjà dans de nombreuses villes mais ils n’avaient pas été aussi violents ni si importants. Cette situation ne peut se prolonger longtemps encore et pour ma part je ne vois dans cette démarche officielle pour la paix que le premier symptôme de défaillance de l’ennemi. Elle sera accueillie comme elle le mérite. En attendant préparons-nous aux prochaines offensives. Les nôtres sur un front plus restreint, car les Anglais étendent de plus en plus le leur, commenceront sans doute dès la fin de janvier. Avant cette date l’ennemi tentera sans doute quelques démonstrations soit avec de l’artillerie soit avec des gaz, on parle d’une attaque prochaine qu’ils feraient entre Souain et Berry-au-Bac au moyen de gaz nouveaux et très nocifs, acide cyanhydrique probablement. Nous verrons bien. J’ai l’impression qu’ils avancent ici comme s’ils n’avaient personne devant eux. Les troupes de ce secteur de repos se prélassent depuis deux ans dans un doux farniente et ce sont des corps qui ont tenu à Verdun qui viendront rétablir le front.

 

On dit que la 28e D.I. est au camp de Mailly et que nous irons bientôt la rejoindre. Le 14e corps s’y ressoudera après quoi je pense qu’on lui donnera du repos, l’année qu’il a passée a été assez dure.

 

La 2ème armée a attaqué ce matin au nord de Vaux-Douaumont. Elle a atteint à midi la ligne cote du Poivre, cote 342, Louvemont, La Chambrette et l’ouvrage de Bezonvaux, capturant 2 500 prisonniers. Cela fait du bien d’apprendre ces petites affaires locales et remontera un peu le moral à l’intérieur, on dit qu’il est assez mauvais. Nous verrons si l’ennemi réagira, le peut-il encore ? avec de l’artillerie probablement mais son infanterie en est-elle encore capable ? c’est en tout cas une excellente réponse à ses propositions de paix.

 

16 décembre (1916)

Le succès de Verdun s’accentue, il est plus important qu’on ne l’avait d’abord annoncé. Le communiqué de 23 heures annonçait que le nombre de prisonniers dénombrés dépassait 7 500, qu’un important matériel d’artillerie avait été pris ou détruit, que l’avance était de 3 kilomètres sur un front de 10 et que nos pertes étaient légères.

 

J’ai bien fait de ne pas trop m’emballer sur cette perspective d’une permission pour Noël, mes enfants auraient été tous réunis, c’eût été charmant. Après m’avoir autorisé, après avoir signé ma permission, le colonel s’est ravisé et m’empêche de partir. C’est reporté à plus tard.

 

17 décembre (1916)

Longue lettre de l’oncle Alexis, il trouve tout naturel que je quitte le régiment et ne voit pas d’autre solution.

A suivre…



[1] ou Bitola, en Macédoine



16/12/2016
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