14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 98 –5 au 11 mars 1917

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 17/02/2017

 

N98 Protections.jpg

Les protections en cas de bombardements de la fontaine de Neptune place Stanislas à Nancy.

(Photo Album Valois, ministère de la Guerre)

 

Lundi 5 mars 1917

Ce matin, nous avons vu quatre taubes sur Nancy. On leur a fait la chasse et je les ai vus partir vers la frontière.

 

Nous avons depuis une huitaine de jours au dessus du plateau de Malzéville deux saucisses pour surveiller l’ennemi du côté de la Seille. On les voit très bien depuis chez nous et on aperçoit même la nacelle de l’aviateur.

 

Mardi 6 mars 1917

Le sucre devient de plus en plus rare, aussi le gouvernement vient de décider la carte de sucre. Nous devrons donc aller à l’Hôtel de ville pour déclarer dans chaque famille combien il y a de personnes et on nous donnera un carnet de sucre. On dit aussi que, dans deux mois, nous aurons une carte de pain. A quand la carte de viande ? Nous avons depuis huit jours du pain rassis. On ne fait plus de pain frais. On s’y fait et il n’est pas dur.

 

Les pâtisseries et les confiseries sont fermées le mardi et mercredi de chaque semaine. On ne peut acheter aucun gâteau. Pour nous, cela ne nous gène pas beaucoup car nous n’achetons pas de gâteaux, nous les faisons à la maison.

 

Les pommes de terre sont très rares, je suis allée au marché pour en avoir. Il n’y en a plus du tout pour le moment. Il y a eu 30 wagons de pommes de terre gelées, impossible à manger.

 

La houille est très rare aussi. Nous avons pu avoir 2 000 kilos de houille pour le calorifère après l’avoir attendue longtemps. Elle est à 196 francs les 1 000 kilos, ce qui coûtait 48 francs avant la guerre et encore ce n’est pas de la bonne houille. Où ira-t-on ?

 

La classe 18 est appelée. Les jeunes gens de 18 ans partiront dans les dépôts le 12 avril. André Michaut qui a 18 ans partira. Ils sont bien jeunes les pauvres enfants. La classe 17 qui est partie l’année dernière est sur le front maintenant.

 

Suzanne nous écrit de Gérardmer que Paul va venir en permission ces jours-ci. Il est toujours près de Dannemarie aux environs de Belfort.

 

Mercredi 7 mars 1917

Les orphelins de St Stanislas et les vieillards de St Julien sont partis. Les pauvres sœurs qui étaient là depuis 40 ans avaient bien de la peine. On parle aussi d’enlever les grilles de la place Stanislas.

 

On a peur d’un violent bombardement si on fait une offensive au printemps. Les Allemands pourraient avancer un peu et Nancy serait bombardée comme Reims, Verdun et Soissons. Espérons que non.

 

Depuis que la population a vu tous ces préparatifs, elle est affolée et beaucoup de personnes partent encore. Il court des bruits très pessimistes pour Nancy au printemps. On dit que la ville sera fortement bombardée et que nous ferons une grande offensive du côté de la Seille.

 

Madeleine ne veut pas partir avec ses enfants. Gogo et Yvonne restent avec nous. Camille Biesse qui est venu un jour ici avec Cécile, qui déménage son appartement, nous a dit que s’il y avait le moindre danger pour Nancy, il nous préviendrait aussitôt pour que Madeleine s’en aille. Comme il est au grand quartier général, il sera averti à temps. Attendons les événements !

 

Jeudi 8 mars 1917

Il y a eu à l’Hôtel de ville une réunion composée du maire, de l’inspecteur d’académie, du proviseur du lycée et de tous les instituteurs et institutrices. Le maire de Nancy avait demandé au général de la place de Nancy s’il ne pourrait pas éviter d’envoyer des aéroplanes français bombarder des villes allemandes car on remarque à Nancy qu’on est bombardé lorsque nos avions sont allés quelques jours avant bombarder les villes allemandes. Le général de la place de Nancy a répondu qu’il était de toute nécessité pour nos avions d’aller sur les villes allemandes, qu’ils iraient de plus en plus au printemps et que Nancy n’avait qu’à prendre des précautions.

 

Le maire a donc décidé et a dit à cette réunion que lorsque nos avions rentreraient d’un raid sur les villes allemandes, un agent de police passerait le lendemain, mettrait un billet dans chaque institution de filles et de garçons disant « Prenez vos précautions ». Il faudra donc ce jour là descendre à la cave avec les enfants et y faire classe toute la journée. Les institutrices devront toujours avoir du chocolat et des lampes qui seront fournis par la ville pour que si le bombardement continue, les enfants ne rentrent pas chez eux pour dîner.

 

Nous ne sommes pas heureux en ce moment ! Quand on voit les villes du Midi qui ne souffrent de rien.

 

Vendredi 9 mars 1917

A la séance d’hier, le maire de Nancy a dit qu’on préviendrait aussi les patronages le jeudi et le dimanche. Il a fait l’éloge de l’instituteur de l’école de la rue de l’Equitation. Lors du bombardement du 17 février, lorsque le 3ème obus est tombé place St Jean, il a fait tant de bruit que la cave où étaient 120 enfants a tremblé. L’instituteur voyant le danger si près a dit à ses garçons écoliers : « Vous êtes des petits poilus, vous allez courir tous derrière moi jusqu’à la synagogue qui est au bout de la rue et où il y a une très bonne cave ». Les 120 enfants obéissent à l’instituteur et les voilà tous courant jusqu’à la synagogue. Un obus est tombé sur cette école. Le sang froid de cet instituteur a sauvé 120 enfants car on a découvert que la cave de l’école avait été défoncée.

 

Le maire a dit qu’il avait demandé une récompense pour cet instituteur, il la mérite bien.

 

Samedi 10 mars 1917

Je vais à l’enterrement d’une infirmière de l’ambulance de l’école normale. Le préfet Mirman et Madame m’ont ramenée en auto du cimetière.

 

Un taube est venu sur Nancy vers 10 heures sans jeter de bombes. Nous le voyons très bien.

 

J’ai rempli une feuille de famille pour la carte de sucre et je l’ai portée à la mairie. C’est le 20 mars que nous allons avoir la carte de sucre. A Paris elle existe déjà ainsi qu’à Gérardmer. On parle aussi d’avoir bientôt une carte de pain et de lait.

 

Dimanche 11 mars 1917

Les Anglais se battent à côté de Péronne et de Bapaume. Ils n’en sont plus qu’à 20 km. Ils prennent tous les jours un village. Ils se battent aussi contre les Turcs en Mésopotamie. Ils ne sont plus qu’à quelques kilomètres de Bagdad.

 

En 1915, les Anglais avaient déjà voulu y arriver mais ils avaient dû reculer et avaient été faits prisonniers.

 

Les Français se battent toujours près de Douaumont au bois des Carrières et à la côte 304 près de Malancourt. On attend la grande offensive.

 

Les Etats-Unis sont bien près de déclarer la guerre à l’Allemagne. La Chine aussi déclarera probablement la guerre à l’Allemagne. Quel conflit ! et on n’en voit pas la fin !



02/03/2017
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