14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 96 – 19 au 25 février 1917

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 14/02/2017

 

N96 1917 Poincaré en visite à Nancy.jpg
Le président de la République Poincaré en visite dans un hôpital de Nancy

(Photo Album Valois ministère de la guerre)

 

Lundi 19 février 1917

C’est aujourd’hui que notre petite Marie-Edouard a 10 mois. Elle a 4 dents et commence à dire Maman. Pauvre petite chérie, elle est née au bruit du canon et combien de fois sommes-nous descendus à la cave. Elle va très bien néanmoins.

 

A 5h du matin, canonnade de Pompey, il y a plus de 100 bombes et 4 obus sur Frouard par canon. Ce sont des obus de 240. Un monsieur de Pompey disait qu’il avait entendu au moins 100 détonations de bombes et  détonations de nos canons qui tiraient sur les avions.

 

Plusieurs Marocains ont été tués. C’est affreux cet acharnement des boches sur nos usines de guerre de Pompey et de Frouard.

 

A 11h30 tocsin, un taube passe sur Nancy sans jeter des bombes.

 

Je reçois une lettre de Suzanne dans laquelle elle me dit que la dernière lettre que je lui ai envoyée lui est arrivée ouverte par la censure militaire et des passages griffonnés à l’encre pour qu’elle ne puisse pas lire. Je lui racontais dans ma lettre le nombre de bombes qui étaient tombées ainsi que le nom des rues. Il faut croire que cela est défendu. Nous sommes en guerre et en état de siège à Nancy. Cela se voit.

 

La houille devient de plus en plus rare. Il n’en arrive plus. Je suis allée demander à notre marchand mais il n’en a pas. Il est question qu’on réquisitionne la houille qui est dans les caves de ceux qui sont partis. Ce ne serait que justice. On voit devant les marchands de houille une file de femmes qui attendent un peu de charbon.

 

A Paris, c’est encore plus terrible, on voit des Messieurs très bien allant chercher un sac de charbon dans leur auto. Un professeur de la faculté de lettres de Paris que nous connaissons a rentré de la houille ce soir avec ses bonnes dans son appartement du 5e étage. Il ne trouvait personne pour le faire.

 

A Versailles, on débite de la houille comme des pommes de terre, 8 kilos de houille à la fois dans un boisseau.  Je rencontre ici une petite fille rapportant de la houille dans un petit panier comme si c’était des légumes. Une dame de Nancy habitant Paris a été obligée d’aller acheter sa houille à Gennevilliers près de Paris et de faire escorter la voiture de houille par des personnes de confiance pour qu’elle ne soit pas volée en chemin.

 

C’est la crise de la houille due aux transports. Il y a beaucoup de marchandises à Rouen mais pas de wagons pour les faire venir. Le gouvernement aurait dû prévoir cela.

 

Le canon tonne fort aujourd’hui du côté de Lunéville. Il y a eu une attaque des Allemands. On nous dit que des Allemands ont voulu traverser l’étang de la forêt de Parroy et qu’il y aurait à peu près 1 000  noyés car la glace n’était pas assez solide.

 

Nos avions sont allés cette nuit jeter des bombes sur Fribourg en Brisgau. Gare les représailles !

 

Mardi 20 février 1917

Mon mari ne rentre qu’à une heure pour déjeuner. Le président de la République Poincaré est venu ce matin à Nancy avec le ministre de la Guerre Lyautey et Albert Thomas, ministre des Munitions. Ils sont allés à l’hôpital civil. Le président de la République a serré la main de mon mari en lui disant quelques mots ainsi que le ministre de la Guerre. Il a parlé des pauvres bombardés qui sont en traitement en ce moment dans les salles de mon mari.

 

Ils sont allés ensuite à Pompey et à Frouard pour voir sans doute les effets des bombardements. Ensuite, ils sont allés en auto voir le front de Lorraine, du côté de Champenoux et de la Seille. On craignait très fort une offensive des Allemands aux environs de Nancy au printemps 1916. Les Allemands ont fait sauter les ponts de la Seille car ils avaient aussi peur d’une offensive de notre côté. On a fait de grands travaux de défensives, des tranchées. On est un peu plus tranquille maintenant mais, avec ces boches, on ne sait jamais ! Que nous réserve ce printemps ? Une cruelle offensive  mais de quel côté les boches attaqueront-ils ? Vers la Champagne ? L’Alsace ? La Lorraine ? On ne sait. Tout le monde se prépare, on fait des obus des deux côtés. Le temps est encore trop froid pour commencer l’offensive.

 

Mercredi 21 février 1917

Toujours le tocsin. Dans la matinée, nous voyons deux taubes qui se dirigent sur Frouard. Le président Poincaré a décoré hier le directeur de l’usine de Frouard, Monsieur Puech, qui est resté à la tête de son usine au milieu des bombardements. Il l’a décoré de la croix de guerre. En revenant à Nancy, le Président est allé voir les maisons bombardées du dernier bombardement. Il est allé à pied de l’Hôtel de ville à la place St Georges visiter la maison où l’obus est tombé. Tout l’intérieur est complètement anéanti. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que c’était un hôtel datant de Girardet et les murs étaient très épais. Quelle force, quelle puissance ont ces obus de 380 pour détruire une maison de cette importance comme la nôtre.

 

Messieurs Krug et Jambois ont proposé au Président mon mari et le docteur Haushalter pour être décoré de la Légion d’honneur. Il a promis qu’il s’en occuperait en rentrant à Paris.

 

Vers 5 heures, j’ai vu les 6 automobiles présidentielles qui se suivaient passant dans les rues de Nancy, revenant d’avoir visité le front. Dans la 1ère voiture, il y avait un drapeau cravaté d’un ruban tricolore à gland d’or. C’était le Président, ensuite venait l’automobile de Lyautey, ministre de la Guerre avec un drapeau sans gland, puis l’auto du généralissime et les autres avec le ministre des Munitions, le Préfet etc.

 

Ils sont allés ensuite au camp d’aviation à Manoncourt où se trouvent tous les avions pour décorer Guynemer.

 

Le Président a décoré Guynemer de la croix de St Georges au nom de l’Empereur de Russie. Il n’y a que Guynemer et le général Foch qui ont cette décoration. Elle anoblit celui qui la porte en Russie et lui donne 15 000 francs par an.

 

L’après-midi, je vois l’enterrement de deux pilotes tombés près de Lay-St-Christophe avec leur appareil en flamme. Les deux cercueils sont sur le même corbillard entouré de fleurs. Pendant que le cortège se rend au cimetière, un biplan et un avion de chasse suivent dans les airs le cortège. Cela est très émotionnant de les voir. Un aviateur, le capitaine de Landrian est tombé avec son appareil en flammes, il y a 15 jours dans les lignes ennemies. On n’a aucune nouvelles de lui. Les parents qui habitent Nancy ont encore de l’espoir de le savoir vivant en Allemagne mais ses camarades disent qu’il a été sûrement tué ou carbonisé. Les pauvres parents n’ont plus d’enfant. Quelle chose terrible.

 

Pour la 1ère fois aujourd’hui depuis le commencement de la guerre, les journaux ne paraissent plus que sur deux pages à cause de la crise du papier. Il n’y aura plus que le dimanche et le lundi qu’ils paraîtront sur 4 pages.

 

Jeudi 22 février 1917

Il y a eu un an le 21 février que l’offensive de Verdun a commencé par les Allemands. Le pauvre Edouard a été appelé précipitamment de Thonnoy où il était pour partir avec le 20e corps commandé par le général de Castelnau au secours de nos troupes près de Verdun à Douaumont ! Quel triste anniversaire.

 

En sortant aujourd’hui, je vois sur les tramways beaucoup de jeunes gens de la classe 18 dont on fait le recensement. Ils sont gais et se promènent en chantant dans les rues. J’en vois un sur le tramway qui tient un grand drapeau et qui est niché sur la plateforme. Il agite son drapeau. On les laisse faire, pauvres enfants. Ils partiront au commencement d’avril pour les dépôts et ensuite pour les combats.
Une femme du tramway dit : « Pauvres petits, c’est de la chair à canon ».

 

Il parait qu’à Pompey, il n’y a plus personne. Tous les commerçants sont partis à  cause du bombardement.

 

Madame Masson me dit qu’un agent de la sûreté est venu la voir ce matin. Il venait lui apporter une lettre arrivée pour elle de Paris. C’était sa nièce qui lui écrivait lui disant qu’elle devait quitter Nancy le plus tôt possible et qu’elle vienne à Paris, que des bruits couraient qu’il y allait avoir une grande offensive près de Nancy et que les Allemands bombarderaient Nancy comme Verdun et qu’il ne restera rien de Nancy. La censure militaire a ouvert cette lettre et l’agent de la sûreté a dit à Madame Masson qu’il avait ordre de ne pas lui donner cette lettre et de la prévenir qu’on ne devait pas ainsi affoler la population, qu’elle était passible du conseil de guerre s’il y avait récidive mais qu’on ne lui disait rien pour cette fois puisqu’on la connaissait comme faisant partie de la Croix Rouge. Madame Masson a écrit immédiatement à sa cousine à Paris qu’elle ne lui écrive plus rien. On est très sévère ici pour les renseignements qu’on donne dans les lettres. Presque toutes les lettres qui nous arrivent sont ouvertes par la censure militaire surtout venant de Paris. C’est la guerre et nous sommes ici sous un régime très sévère.

 

Je rencontre Madame Pagny qui me dit que le fiancé de Marthe Gegout qui est prisonnier en Allemagne depuis 1914 a envoyé dernièrement une lettre cachée derrière une bande d’étoffe cousue sur une vieille veste qu’il renvoyait en France. Il dit qu’il est très malheureux et qu’il a déjà essayé de s’évader. L’année dernière, il avait déjà pu envoyer une lettre cachée comme cela sous une semelle de pantoufles. Pauvres prisonniers ! Que c’est long pour eux !

 

Vendredi 23 février 1917

Nancy est très calme depuis 2 jours. On entend même presque plus le canon. Il fait bon être au calme sans taubes ni canon après le bombardement terrible de ces jours derniers. Le gouvernement a décidé de fermer les pâtisseries et confiseries deux jours par semaine pour économiser le sucre qui devient très rare.

 

Le Kaiser annonce qu’il imposera la paix par la force de son armée.

 

Pour le sucre, on obtient avec peine 1 livre de sucre chez son épicier. Il va y avoir bientôt des cartes de sucre dans toute la France. Le charbon est toujours très rare.

 

Marie Molard écrit de Paris qu’ils  sont obligés d’aller à l’hôtel car ils n’ont plus de chauffage pour leur appartement.

 

Les sous-marins allemands torpillent tous les navires de tous les pays : France, Angleterre, Italie, Russie etc. La Suisse et l’Espagne restent neutres au milieu de tous les pays qui sont en guerre. Le gouvernement américain a rompu avec l’Allemagne et a rappelé son ambassadeur de Berlin mais il n’a pas encore déclaré la guerre avec l’Allemagne. L’Allemagne a interdit toutes les exportations à  destination de la Hollande. Il y a une nouvelle crise ministérielle en Russie. Le prince Galitzine est démissionnaire.

 

Samedi 24 février 1917

Toujours très calme à Nancy. Un employé de chemin de fer disait que, hier soir à la gare de Nancy, on avait fait éteindre les quelques lumières qui restaient ouvertes car on craignait un zeppelin.

 

L’appel de la classe 18 aura lieu à Pâques en France.

 

L’ambassadeur d’Allemagne quitte l’Amérique pour rentrer à Berlin et craint d’être torpillé en revenant.

 

On craint au Vatican pour le cardinal Mercier emprisonné par les Allemands à Bruxelles. Le fameux gouverneur von Bissing est revenu à Bruxelles.

 

Mon neveu Henri Cuny est venu nous voir cet après-midi. Il est dans les autos. Il habitait la Tunisie avant la guerre. Il est caporal au ravitaillement près de Nancy.

 

Madeleine a vu Madame de Cissay dont le mari colonel au 20e corps a été tué au moment de la bataille du Grand Couronné au début de la guerre en août 14 à Vitrimont. Elle lui a dit qu’un agent de la sûreté était venu chez elle aujourd’hui car elle avait écrit à une de ses amies que Nancy avait été bombardée ces jours derniers en donnant beaucoup de détails. La censure militaire est excessive. En écrivant à Suzanne à Gérardmer, je ne lui dis rien et je ne lui parle pas des points de chute des obus.

 

Il y a beaucoup de troupes massées en Champagne et de tous côtés en France. On attend un moment propice pour une grande offensive.

 

Paul Boucher est près de Dannemarie aux environs de Belfort. Il nous dit qu’ils font de grands travaux de défense.

 

On me disait hier que les Allemands avaient fait sauter les ponts de la Seille près de Château-Salins craignant une attaque de notre part autour de Nancy.

 

Dimanche 25 février 1917

Le général Mangin est aujourd’hui à Nancy. Le canon a tonné très fort cette nuit et pendant toute la matinée comme un bombardement aux environs de Nancy.

 

Les Anglais ont maintenant 5 millions d’hommes prêts pour la guerre.



17/02/2017
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