14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 93 – 29 janvier au 4 février 1917

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 24/01/2017

 

1917 Famille Vautrin dans la cave Cours Léopold-Yvonne Madeleine Marguerite et 2 fillettes.jpg

En 1917, dans la cave de la maison Vautrin, au 45 cours Léopold à Nancy.

De gauche à droite : Yvonne Vautrin, Madeleine Michaut avec Madou Michaut (8 mois), inconnue, Colette Michaut (2 ans et demi) et Marguerite Vautrin.

 

Lundi 29 janvier 1917

Mon frère Paul nous fait porter un télégramme de Nice qui lui dit que sa fille Alice vient de mourir. La pauvre enfant était malade depuis le mois de septembre. On l’avait transportée de Berck à Nice. Elle s’est éteinte doucement après avoir beaucoup souffert. C’est triste de voir mourir une jeune fille de 18 ans. Nous y pensons beaucoup et quel chagrin pour ses parents.

 

Mon frère est parti tout de suite pour Nice. Alice et Titite étaient là-bas. Voilà Titite qui reste seule enfant sur quatre.

 

Mardi 30 janvier 1917

On vient d’emmener à la clinique une centenaire, 100 ans et 3 mois. Elle est née le 16 octobre 1816. Elle s’est cassé la jambe à Clairefontaine près d’Etival dans les Vosges.

 

Dans sa chambre, elle m’a raconté son histoire très intéressante. Ses parents étaient cultivateurs. Sa mère lui racontait que, pendant la révolution de 1792, ils avaient caché des prêtres chez eux pendant plusieurs jours. On a fini par les trouver et on les a fait mourir.

 

Elle allait à l’usine à Senones, elle partait à 5 h du matin, emportait son dîner et revenait à 7 h du soir pour 9 sous par jour.

 

Mercredi 31 janvier 1917

Le 3e tirailleur algérien passe dans nos rues. Je vois aussi passer 3 autos avec un grand drapeau à la première auto. Je reconnais le préfet dans la seconde avec un général. Il y a un général dans la 1re. Serait-ce le généralissime Nivelle ou le général Foch ?

 

Le canon est très fort pendant la nuit. On nous dit qu’un régiment a stationné toute la nuit dans la rue de Metz par un froid terrible. Plusieurs soldats ont sonné aux portes et ont pu entrer. On leur a fait du café et du vin chaud. Pauvres soldats, coucher dans la rue et attendre toute une nuit par la neige et la glace. Il fait très froid, toujours de moins 16 à moins 18°C de froid.

 

C’est le général Nivelle qui remplace le généralissime Joffre qui a son bâton de maréchal avec 30 000 francs d’appointements. Il était trop âgé maintenant pour être à la tête des armées.

 

Nous entendons encore les coups de bombardement de Frouard, six obus.

 

Un taube vient au dessus de Nancy. Nous le voyons très bien. Il lance deux bombes, une rue des Tiercelins dans le jardin d’un docteur. Toute la maison a les vitres brisées. L’autre bombe tombe dans la rue et brise complètement un café qui se trouve au coin de la rue et brise toutes les vitres de l’institution Ste Rose ; les persiennes en fer sont sorties de leurs gongs. C’est affreux, quels dégâts ! 6 morts et neuf blessés d’une seule bombe. C’était à midi au moment où tout le monde rentre chez soi, surtout dans ce quartier populeux.

 

On amène 8 blessés à l’hôpital. Il y a une femme qui meurt dans la voiture et deux autres qui meurent le lendemain. Ils sont dans la salle de mon mari qui fait deux trépanations et une amputation.

 

Je sais par un artilleur que cette bombe qui a fait tant de dégâts est une torpille avec ailettes de 1 mètre de hauteur avec une charge importante d’explosif. Les Allemands n’en ont jeté que deux semblables à Nancy depuis le commencement de la guerre. D’habitude, elles étaient beaucoup plus petites.

 

Je vais voir les pauvres blessés à l’hôpital. Mon mari a une salle où il n’y a que des blessés des bombardements.

 

Il y en a encore une vingtaine, parmi lesquels une petite fille de 10 ans qui était à l’école à Villers. Pendant qu’elle était au tableau, elle a reçu un culot de 75 qui lui a écrasé le pied. C’est lorsque nos aviateurs canonnent les taubes qu’il faut craindre nos 75 car ils tombent n’importe où.

 

Je vois à l’hôpital le petit garçon de 18 mois qui a eu des éclats d’obus à la jambe et à la tête de l’obus de 380 de la rue Ville-Vieille. Sa mère, sa sœur et son frère ont été tués. Il est tombé des bras de sa mère.

 

Une pauvre femme repasseuse a eu le bras coupé par un obus. Une femme si courageuse, elle ne se plaint pas. J’en suis revenue le cœur serré.

 

Jeudi 1er février 1917

A quatre heures, comme je me trouvais dans le tramway avec Madeleine, nous entendons la sirène. Nous descendons et nous entrons dans la 1ère maison que nous trouvons. On n’entend rien, pas d’obus de sorte que nous continuons notre route.

 

A huit heures du soir, de nouveau la sirène, nous descendons tous à la cave avec les bonnes et les deux enfants qui étaient déjà couchées. On les descend dans leurs couvertures et Madou dans son moïse. Colette suce son doigt et se rendort très bien à la cave. Au bout d’une demi-heure, nous remontons. Encore fausse alerte, on ne sait pas pourquoi.

 

Vendredi 2 février 1917

Nous voyons passer beaucoup de cavalerie et d’artillerie sur le cours Léopold. On se prépare pour la grande offensive du printemps. Il parait que les boches font aussi de grands préparatifs et des munitions en masse mais ils sont bien malheureux en alimentation. Tout leur fait défaut et ils ont beaucoup de peine à se nourrir.

 

Camille Biesse et Cécile viennent nous voir. Camille a 24 heures de permission et a donné rendez-vous à Nancy à sa femme qui est à Thiéfosse avec ses parents. Camille est au grand quartier général (GQG) qui est à Beauvais. Le grand quartier général était à Chantilly depuis novembre 1914. C’est le général Nivelle qui remplace le généra Joffre nommé maréchal.

 

Camille nous dit que la grande offensive va bientôt avoir lieu mais il ne peut nous dire de quel côté. On dit que ce sera vers Reims et Soissons mais nul ne le sait excepté le généralissime. Où les Boches feront-ils leur offensive ?

 

(Note de Renaud Seynave : Camille Biesse a épousé Cécile Perrin, fille de Mathilde Perrin et d’Alphonse Perrin. Cécile est la nièce d’Anna Vautrin. Camille Biesse est militaire de carrière. En août 1914 il est chef de bataillon au 226e. Il part à l’état-major du 20e corps puis prend le commandement du 153e qu’il quitte en août 1916 pour le Grand Quartier Général où il dirige le 1er Bureau. Colonel en 1917, vers la fin de cette année, il reçoit le commandement de l’infanterie divisionnaire de la 56e division d’infanterie. En mai 1918, il est nommé général de brigade à titre temporaire et est à la tête de la 151e D.I. En 1922, à sa mort il a 50 ans, il est chef d’état-major du commandement de l’armée d’occupation à Mayence en Allemagne.)

 

Samedi 3 février 1917

 Encore 7 obus de Frouard, pas de victimes. Nous entendons très bien les coups de Nancy. La pauvre centenaire est morte de vieillesse et s’est éteinte doucement à 100 ans et 3 mois.

  

En allant à la clinique aujourd’hui, la sœur m’a donné un shrapnel qu’elle a trouvé dans le jardin de la clinique. Cela vient des avions.

  

J’ai rencontré Mme Aerts qui m’a dit que son père, prisonnier des Allemands à Mt Saint Martin n’avait pas mangé de viande depuis Pâques 1915. Ils n’ont plus de chaussures et beaucoup de difficultés de s’en procurer.

  

Nous voyons passer aujourd’hui sur le cours Léopold de gros canons tirés par dix chevaux. Ils vont vers le Bois Le Prêtre.

  

Le canon tonne depuis ce matin. Ce sont de petites attaques en attendant la grande offensive. Nous faisons parait-il des reconnaissances pour savoir combien il y a de troupes allemandes sur nos fronts.

  

Dimanche 4 février 1917

 Je reçois une lettre de Suzanne de Gérardmer qui me dit que ma dernière lui est arrivée ouverte par l’autorité militaire et que les renseignements que je donnais sur le bombardement de Frouard, le nombre de tués et de blessés des bombes étaient couverts d’encres ainsi que le nom de la rue. On ne peut donc plus écrire ce qui se passe à Nancy. C’est la guerre !

  

Suzanne me dit que Paul a quitté Bruyères pour Giromagny-Belfort. Leur départ a été très subit.

 



27/01/2017
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