14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 103 –9 au 15 avril 1917

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 06/04/2017

 

1910 Vautrin Alexis et Anna Coll Michel Segond.jpg

Alexis et Anna Vautrin à Nancy en 1910

 

Lundi 9 avril 1917

Je pars ce matin à 7 heures de Nancy par le train pour Evian en Haute-Savoie où je vais chercher une villa pour y passer l’été. Je passe à Dijon, Bourg, Ambérieu où je change de train. Je suis obligée de rester dans le couloir du compartiment car c’est un train qui vient de Lyon et il n’y a pas une place libre ! Les couloirs en 1ère classe sont bondés par des tirailleurs et des zouaves. Un zouave me prête sa valise pour m’asseoir. J’ai deux fusils à côté de moi. On ne peut bouger.

 

A Culoz presque tout le monde descend ainsi que les zouaves qui vont à Chambéry. On arrive à Bellegarde à 9h30. On passe à la douane aussi bien pour Evian que pour Genève car Evian est dans une zone franche. Il y a bien 100 personnes avant moi. Je vais à l’hôtel de Bellegarde pour coucher.

 

Mardi 10 avril 1917

Je prends le train à 7h44 du matin à Bellegarde pour Evian.

 

En sortant de la gare, on aperçoit à gauche le fort de l’Ecluse, très important autrefois qui défendait l’entrée de la Savoie quand elle n’appartenait pas à la France. On voit la chaine du Jura couverte de neige. Vis-à-vis, se trouve la montagne de Salève. On arrive à Annemasse, changement de train. C’est la frontière suisse. Du côté du train la Suisse, de l’autre côté la France.

 

On est très sévère à Annemasse pour la visite des personnes passant en Suisse. Quelques fois, on fait même déshabiller des voyageurs.

 

A la gare d’Annemasse, je vois un soldat aveugle conduit par un camarade. Quelle tristesse !

 

Arrivée à Evian à 10 heures, hôtel du Touring Club car il n’y a que celui là d’ouvert. Il est bon mais c’est plutôt un menu de régime !

 

Mercredi 11 avril 1917

Je visite plusieurs villas et je fais mon choix pour la villa « Les Magnolias » au bord du lac. J’ai hésité entre celle-là et « Riche-Lieu » une autre plus petite et qui n’a presque pas de jardin.

 

Jeudi 12 avril 1917

Le soir, Lausanne est très éclairé de l’autre côté du lac. C’est très beau.

 

Il n’y a pas eu de blessés à Evian car il n’y a jamais eu de soldats français ici. Un traité a été fait avec la Suisse disant qu’Evian serait zone franche et neutre et qu’il n’y aurait jamais de garnison.

 

Je visite le village de pêcheurs près d’Evian. On pêche beaucoup dans ce lac.

 

Vendredi 13 au dimanche 15 avril 1917

Je vais à la gare à six heures de matin car on nous dit qu’un convoi de rapatriés venant de Lille et Roubaix doit arriver. Nous voyons de loin les gens qui agitent des mouchoirs et, lorsque le train rentre en gare, les cris de « Vive la France » partent de toutes les portières. Plus de 400 rapatriés descendent du train. Il y a des femmes, des enfants de tous les âges, à peine un homme sur deux car les Allemands ne renvoient que les garçons au dessous de 15 ans et les hommes au dessus de 65 ans.

 

En descendant du train, ils chantent la Marseillaise, cela est très émotionnant. Ils marchent par groupe et arrivent au casino où un souper leur est servi. On chante debout la Marseillaise avec la musique et tous crient « Vive la France » !

 

Le casino est tout illuminé et décoré de drapeaux. Le sous-préfet de Thonon fait ensuite un discours et tous les réfugiés passent ensuite dans différentes salles où il y a des bureaux. Dans l’un, on leur demande s’ils sont réclamés par des parents, dans ce cas ils peuvent partir le lendemain. Sinon, on les loge dans la ville aux frais de l’Etat. On leur met un petit carton avec le nom de l’hôtel où ils doivent descendre et l’heure du train qu’ils doivent prendre le lendemain.

 

On les dirige généralement dans les départements du Midi où ils sont plus ou moins bien reçus. On les fait passer dans un bureau avec deux officiers français et deux officiers anglais. Ils sont interrogés sur leur séjour dans les pays occupés, sur ce qu’ils ont vu, entendu des Allemands, s’ils ont vu des espions, etc.

 

Tous les réfugiés viennent de Lille, Roubaix ou Tourcoing. Ils doivent raconter tout ce qu’ils savent. On les prend l’un après l’autre. Puis ils sont dispersés dans différents hôtels. Le lendemain, ils vont de 9 à 11 heures changer leur monnaie car les Allemands avant de partir ont mis leur argent dans de grandes enveloppes cachetées avec un sceau de la kommandantur. Ces enveloppes sont ouvertes à la frontière française par un Allemand. Si elles étaient ouvertes avant, il confisquait l’argent.

 

Les Allemands disent que les rapatriés peuvent rapporter 50 francs en argent français. A la frontière, les Allemands prennent l’argent et le remplace par des bons communaux au papier de toutes les villes et tous les villages du Nord et des Ardennes. Les rapatriés n’ont que des papiers monnaies.

 

Les Allemands leur défendent d’apporter des papiers, photographies, livrets de famille, livrets militaires. Tout est confisqué même les boites d’allumettes !

 

On leur dit qu’ils seront nourris pendant leur voyage qui dure trois jours. On ne leur donne que de la soupe à l’orge impossible à manger.

 

Heureusement que les rapatriés sont très bien reçus en Suisse, à Zurich surtout. On leur donne des vêtements, des provisions et même des habits. Ils disent tous qu’ils sont très bien reçus en Suisse, à leur passage.

 

Ils viennent par Sedan, Strasbourg, Bâle, Zurich, Berne, Lausanne puis le train longe le lac de Genève et arrive à St Gingold, premier village français à 11 km d’Evian.

 

Les réfugiés que je rencontre dans les rues me disent qu’ils ont été bien malheureux avec les Allemands.

 

Le beurre coutait à Lille et à Roubaix 30 Fr le kilo, le chocolat 25 Fr, le café 24 Fr, le sucre 18 Fr, la viande 30 Fr. Il n’y a plus de fromages depuis deux ans. Le pain de riche comme ils l’appellent coûte 3 Fr le kilo. Le savon coûte 12 Fr la livre. Le comité américain vend des petits morceaux à 4 sous.

 

Le comité hispano-américain leur vend du pain pour 0.40 Fr la livre. La ville de Lille fait du pain très noir et mélangé de toutes sortes de choses. On ne trouve absolument rien pour les pauvres gens. Ils sont rationnés. Ils disent que, sans le comité américain qui est mieux que le comité hollandais, toute la population serait morte de faim.

 

Le comité ne délivre que du riz, du saindoux d’Amérique et de la céréaline qui est comme des flocons de maïs pour faire de la soupe et des gâteaux. Ils ont droit à 1 kilo de riz pour 15 jours. Les enfants au dessous de 3 ans ont droit à 2 boites de lait concentré pour 15 jours. Après 3 ans, ils ont droit à 1 boite tous les 15 jours. Il y a deux ans qu’il n’y a plus de lait de vache, ni vin. On doit déclarer le vin si on en a. Chaque habitant a droit à 50 bouteilles mais il n’y a que les riches qui en ont.

 

Les pommes de terre coûtent 15 Fr le kilo. Il y a 6 mois que les malheureux n’en ont pas mangées. Un œuf coûte 1 Fr. Il n’y a plus de beurre.

 

Avec le saindoux d’Amérique, il faut que les pauvres le mangent et s’éclairent car il n’y a plus de pétrole depuis longtemps. L’huile est introuvable.

 

Un poireau coûte 5 sous, un choux 12 sous. Chaque famille a droit à 50 kg de charbon pour 15 jours mais il faut aller le chercher très loin. Pour s’éclairer les pauvres gens mettent du saindoux dans un verre et le font brûler avec une mèche.

 

Tout le monde doit être rentré à 6 heures. Si on voit un rayon de lumières passer entre les persiennes, la police vient. Les Allemands entrent à n’importe quelle heure chez eux.

 

Madame Dubley, femme d’un docteur de Roubaix, me disait qu’elle logeait des officiers allemands. Ils entraient à toute heure à la cuisine et brûlaient des papiers ou des lettres dans le fourneau et restaient là et attendaient que tout soit consumé. Ils ne se gênaient pas pour prendre une casserole sans rien demander. Comme cette dame allait tous les jours chez sa mère, elle a été suivie plusieurs fois par la police. On est venu lui demander ce qu’elle allait faire tous les jours au même endroit ! Elle a demandé a être rapatriée après 6 mois, on l’a prévenue quelques jours avant son départ.

 

Tous les réfugiés de Lille et de Roubaix devaient arriver à la gare à 4 heures du matin. Ils ont attendu jusqu’à 11 heures du matin mais ils devaient tous être là bien avant. Il faut quand on veut partir déposer à la kommandantur une feuille disant qu’on souhaite partir. On doit quelques fois attendre un an ! Après on reçoit un questionnaire à remplir et renvoyer. Ensuite, c’est au bon vouloir des Allemands. Une personne de Lille a fait sa demande depuis 18 mois.

 

Les parents qui viennent accompagner des gens à la gare n’ont pas le droit de franchir un certain endroit. Il est défendu de faire des adieux. Ceux qui ne paient pas vont en 3ème classe. Ceux des secondes classes paient 50 francs et 100 francs en première. Ceux qui paient ont droit à 30 kilos de bagages. Avant de partir, on visite les bagages, puis on fouille certaines personnes prises dans la masse. On les fait passer dans une chambre où se trouvent des femmes allemandes qui les font déshabiller jusqu’à la chemise. On doit même ôter les bas et elles regardent sous les semelles des chaussures pour voir s’il n’y a pas de lettres. Du côté des hommes, c’est la même chose.

 

On ne doit même pas emporter de papiers pour envelopper les provisions pour le voyage. On doit les mettre dans un linge. Aucun journal même pour envelopper son pain.

 

Les Allemands préviennent qu’à la frontière, ils seront passés par les rayons X et que celui qui emporterait un seul papier ou photographie serait renvoyé à Lille avec une amende.

 

Des femmes qui avaient encore des sous en carton de Lille puisqu’il n’y a que ceux là, ont dû les jeter ou les donner avant de prendre le train.

 

Les Allemands ne permettent que de grandes enveloppes qui renferment des bons de villes de 5, 10, 20, 50 et 100 francs. Très peu de petits billets de villes ou de communes près de Lille. On monte dans le train et voici l’itinéraire qu’une femme m’a dit que le train avait suivi : Lille, Avesnes, Valenciennes, Sedan, Strasbourg, Metz, Zurich, Berne, Lausanne puis St Gingold frontière française de l’autre côté du lac de Genève et enfin Evian où ils descendent tous du train.

 

Les Allemands ont pris à ces pauvres gens toutes les photographies de leurs maris qu’elles avaient encore dans leurs maisons. Un Allemand a défendu à une femme d’emporter une broche sur laquelle il y avait une photo de son mari. Elle a dû la laisser chez elle.

 

Toutes me disent la même chose !



07/04/2017
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