14-18Hebdo

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Carnets de guerre (Anna Vautrin) – N° 100 –19 au 25 mars 1917

Document transmis par Renaud Seynave, son arrière-petit-fils - 16/03/2017

 

1915 Ambulanciers anglais aux Roseaux Image1.jpg

Les ambulanciers anglais en 1915 au chalet des Roseaux de la famille Vautrin à Gérardmer. En bas, à l’extrême droite, le chef de bataillon Chenèble chef de corps du 106e B.C.A (arrière-grand-père de Patrick Germain.)

(Photo prêtée par Patrick Germain)

 

Lundi 19 mars 1917

Paul Boucher est revenu de près de Belfort et il est au camp d’Arches avec son bataillon. Il va aller à Gérardmer en permission demain. Nous aurions voulu que Suzanne vienne ici avec les enfants mais Paul a peur des bombardements.

 

Gogo (Marguerite Vautrin) est toujours à Gérardmer avec Suzanne.

 

Nancy est très calme depuis un mois. Nous n’avons pas vu un seul taube et nous n’entendons presque pas le canon.

 

Il est grand bruit en France d’une jeune fille qui serait une 2ème Jeanne d’Arc. Elle aurait entendu des voix parait-il dans la petite chapelle de son village et ces voix lui auraient dit qu’elle sauverait la France et qu’il fallait qu’elle aille voir le Président de la République à Paris pour lui dire de faire un pèlerinage à Montmartre.

 

La chose fait grand bruit en Vendée. Le clergé s’émeut et envoie cette jeune fille à Paris à l’observation ecclésiastique. On attendra pour savoir si vraiment c’est une voyante ou une 2ème Jeanne d’Arc.

 

Aujourd’hui, il est tombé à Compiègne un zeppelin abattu par nos canons. Il est venu s’écraser dans les jardins de la rue de Paris. Tous les hommes d’équipage étaient carbonisés. Le zeppelin revenait d’un raid en Angleterre.

 

Mardi 20 mars 1917

Monsieur Briand, Président du conseil démissionne.

 

La révolution éclate en Russie. On force le tsar Nicolas à abdiquer. Comme il ne veut pas se séparer de son jeune fils, le tsarévitch Alexis Alexandrovitch qui a treize ans, il abdique en faveur de son frère Michel mais son frère n’accepte pas immédiatement. Il y a des bagarres très sérieuses à Petrograd et à Moscou entre la police et la foule. Il y a 7 000 tués et blessés. Un gouvernement provisoire siège à la Douma. Les élections n’auront lieu qu’après la guerre.

 

Les Allemands sont chassés de Noyon par nos troupes et les Anglais occupent Péronne. Noyon était le poste le plus près de Paris occupé encore par les Allemands. Les voici donc repoussés loin de Paris.

 

Pour le ministère Monsieur Alexandre Ribot est chargé de former un cabinet.

 

Aujourd’hui en gare de Nancy passent 28 prisonniers allemands qui se rendent à Charmes dans les Vosges.

 

Le capitaine Doumer, gendre de Monsieur Matray qui est directeur de la banque de France à Nancy, abat son 6e avion.

 

Les prisonniers allemands qui sont passés hier à Nancy et qui sont restés deux heures avant de partir pour Charmes disaient tous « Comment Nancy est encore debout ! » Sans doute qu’en Allemagne, on leur faisait croire que la ville de Nancy était détruite.

 

Il est défendu à Nancy maintenant de porter un appareil photographique. Hier une jeune fille a voulu prendre une photographie des avions boches qui sont exposés sur la place Stanislas mais un agent de police l’ayant vue, l’a emmenée au poste et confisqué son appareil.

 

On dit à Nancy qu’un village près de Noméxy brûle, que Blamont est en flammes et qu’on voit de nombreux incendies depuis Baccarat. Je ne sais si cela est vrai.

 

Plusieurs réfugiés de Briey viennent de rentrer. Ils disent qu’on devient très malheureux qu’on a plus que 125 grammes de viande par semaine.

 

Il parait que mon neveu Alfred Grandjean qui est resté à Briey depuis le début de la guerre s’occupe du ravitaillement.

 

Mercredi 21 mars 1916

Les Allemands reculent toujours, la cavalerie pour la première fois depuis le commencement de la guerre vient de refouler les Allemands. Nous avons de concert avec les Anglais libéré plus de 160 villages. Jusqu’où les Allemands reculeront-ils ?

 

C’est une stratégie de leur part. Soissons est dégagé mais les Allemands incendient tout sur leur passage. Ils détruisent les arbres, font sauter toutes les maisons, empoisonnent les puits. Plus de 300 villages ont été rasés et brûlés. Ils pillent tout et ne laissent partout qu’un désert. Du reste, ils s’en vantent.

 

L’horizon est en flammes. A Ham dont le château est détruit, on ne peut plus boire d’eau. Les Allemands ont jeté de l’arsenic dans les puits. C’est la dévastation la plus complète.

 

A Noyon, les bandits ont emmené des civils et 50 jeunes filles en Allemagne pour servir disent-ils d’ordonnances à leurs officiers. Quels sauvages ! Ils n’ont laissé dans les villages que des vieillards et des enfants. Quels monstres !

 

Monsieur Ribot a composé un nouveau cabinet

Président du conseil : M. Ribot
Ministre de la Justice : M. Viviani
Ministre des Finances : M. J Thierry
Ministre de l’Intérieur : M. Malvy
Ministre de la Guerre : M. Painlevé
Ministre de la Marine : Amiral Lacaze
Ministre de l’Armement : M. Albert Thomas
Ministre du Ravitaillement : M. Violette
Ministre des Colonies : M. Maginot
Ministre du Travail : M. Léon Bourgeois
Ministre des Travaux publics : M. Desplas
Ministre de l’Instruction publique : M. Steeg
Ministre du Commerce : M. Clémentel
Ministre de l’Agriculture : M. David

 

La révolution continue toujours en Russie. On a arrêté la Tsarine qui était restée très Allemande et qui favorisait les Allemands en Russie. On l’a enfermée au palais de Tsarskoïe Selo avec ses enfants, les quatre grandes duchesses et le Tsarévitch. Le Tsar doit venir rejoindre la Tsarine et être arrêté et considéré aussi comme prisonnier. Le peuple de Russie était trop malheureux.

 

Jeudi 22 mars 1917

Toujours le grand calme à Nancy. Nous avons de bonnes nouvelles de Gérardmer. Paul est en permission et bien heureux de se trouver avec sa famille. Gogo est toujours là-bas. L’ambulance anglaise est revenue dans notre chalet des Roseaux.

 

Les Anglais arrivent près de St Quentin. Les Allemands détruisent de plus en plus.

 

La reine Olga de Grèce, mère du roi actuel, vient de prendre le voile dans un couvent.

 

Le Danton, un de nos grands cuirassés vient d’être torpillé. La plupart de l’équipage a été sauvé.

 

L’essence devient très rare, aussi est-il question de supprimer beaucoup d’automobiles.

 

Les Etats-Unis sont bien prêts de déclarer la guerre à l’Allemagne. Ils disent que si l’Allemagne torpille encore un navire américain, ils déclarent la guerre.

 

En Russie, le Tsar est interné au palais de Tsarskoïe Selo mais il ne peut voit l’Impératrice qui est elle-même internée dans l’autre partie du palais avec ses enfants. Le grand-duc Nicolas cousin du Tsar publie une lettre qu’il avait envoyée au Tsar, il y a quelques temps, dans laquelle il le prévenait de prendre garde à sa couronne.

 

Vendredi 23 mars 1917

Aujourd’hui, changement d’heure, les pendules avanceront d’une heure.

 

Le neveu de Mme Massiet qui est à Salonique est venu nous voir et nous disait que les Bulgares étaient très déprimés. Les Grecs ont beaucoup de mal avec le ravitaillement.

 

Les Français ont lancé là-bas des proclamations leur disant qu’ils se fassent prisonniers et qu’on les enverrait en France en leur donnant de l’ouvrage après la guerre.

 

Il parait que les Serbes ne sont pas de bons soldats.

 

Un officier autrichien prisonnier ne voulant parler, les officiers français ne lui ont donné que de l’eau salée pendant 24 heures. Il a ensuite parlé et donné des renseignements.

 

Le neveu de Madame Massiet n’est venu que pour huit jours ayant une permission du général Sarrail qui est à Salonique.

 

Je suis allée voir aujourd’hui un avion très abimé sur la place Stanislas. Il est tombé à Dieulouard. Hier, il y avait déjà un taube tombé près de Vézelise. C’est pendant que nous avons la fameuse escadrille des as qu’il y a beaucoup d’avions abattus aux environs de Nancy.

 

Samedi 24 mars 1917

Suzanne m’écrit de Gérardmer que toutes mes lettres sont censurées. Elles sont ouvertes par l’autorité militaire et on efface bien des choses que je ne croyais pas importantes.

 

Ce matin à 9 heures, un taube est venu et a jeté deux bombes sur le plateau de Malzéville.

 

Tous les As de l’escadrille Cigogne sont partis aujourd’hui pour la Somme. J’ai aperçu à nouveau Guynemer dans son automobile.

 

Dimanche 25 mars 1917

Il y a eu un accident de chemin de fer épouvantable près d’Epernay. Tous les soldats du 26e régiment d’infanterie de Nancy avaient pris ce train pour partir dans la Somme. Un autre train est arrivé en face, il y a eu une collision. Plusieurs centaines de morts sont à déplorer. Les journaux n’en ont pas parlé !

 

Un officier dit à mon mari que l’offensive doit avoir lieu dans quelques jours. On s’en effraie, quel carnage encore !

 

Nous apprenons que M. Collignon, le gendre de M. Georgel, vient d’être tué dans la Somme d’une balle au cœur. Il partait en reconnaissance à bicyclette et il a été encerclé ainsi que ses hommes par des mitrailleuses. Quelle chose horrible ! Il laisse une jeune femme et deux petites filles.

Il parait que c’est un grand bien que la révolution ait eu lieu car on dit que les Russes parlaient d’une paix séparée avec l’Allemagne.



17/03/2017
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