14-18Hebdo

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Campagne du 106e B.C.P - LE LINGE - (Mars-Septembre 1915) - 2e partie : les combats

 

Récit illustré de la campagne du 106e B.C.P au Linge (mars-septembre 1915) ; un ancien chasseur du bataillon témoigne, en compagnie de l'arrière-petit-fils de son commandant.

Patrick Germain - 28/09/2015

 

Image1 T39-2 Croquis general.jpgCroquis général du Front du Massif du Lingekopf

 

 

Le 14 juillet 1915, nous campons près du Lac Noir ; mais en raison du mauvais temps (pluies accompagnées de brume et de brouillard), la date de l’attaque est reportée et ce n’est que le 19 juillet au soir que le bataillon reçoit l’ordre de gagner sa position ; il est en réserve de l’attaque du lendemain 20 juillet et a pour mission de développer celle-ci, puis, en cas de réussite, de chercher à progresser en direction de Munster.

 

Je suspens là l’évocation intérieure de mes souvenirs et je lève les yeux sur ce massif du Linge remodelé par la végétation, mais dont on distingue encore bien les lignes du relief :

 

Le terrain d’attaque présentait des difficultés exceptionnelles, qui facilitait grandement la résistance de l’ennemi. Le massif du Linge barre en effet l’horizon d’une haute muraille de 3 kms, dont la crête se profile du nord au sud, d’abord en pente régulière jusqu’au sommet du Linge proprement dit ; puis il s’infléchit faiblement jusqu’à une échancrure, dite Collet du Linge, et remonte ensuite suivant une pente rapide jusqu’au Schratzmännle dont le sommet domine tout le massif. De ce sommet, la ligne de crête redescend à travers des carrières pour rebondir ensuite, au sud, sur les croupes du Barrenkopf et de son prolongement, le Kleinkopf. Le versant qui nous faisait face était d’autant plus difficile à aborder que nos boyaux d’approche devaient franchir une vallée dénudée et marécageuse où de nombreux affaissements, sous l’action des eaux, obligeaient à consolider sans cesse et à reprendre les travaux bouleversés.

 

D’autre part, toute cette zone était exposée à des feux d’enfilade venant du nord et du sud, qui rendaient la circulation à peu près impossible pendant le jour. Les pentes elles-mêmes du Linge, du Schratzmännle et du Barrenkopf, couvertes de bois très denses, se prêtaient à une organisation défensive échappant aux vues, dont il était particulièrement difficile de connaître à l’avance le dispositif et d’apprécier l’état de destruction, lors des bombardements préparatoires d’attaque.

 

Image2 T39-2 Vue aerienne champ de bataille.jpgVue aérienne du champ de bataille (l’attaque du 106 partira en aval du Combekopf et portera sur le secteur dégagé de la Courtine pour s’assurer le contrôle de la ligne de crête entre le Barrenkopf et le Schratzmännle)

(source croquis et photos champ de bataille : Armand Durlewanger : « Le Drame du Linge »)

 

Entre le Schratzmännle et le Barrenkopf, la pente était plus douce, mais le terrain était en revanche entièrement dénudé sur une vaste étendue et les Allemands avaient profité de tous les abris environnants et de tous les flanquements couverts pour rendre cette clairière à peu près inabordable. Un blockhaus important en défendait l’angle sud-ouest et nous en connaîtrons plus tard, en l’occupant, la formidable organisation : murs de 3 m d’épaisseur en béton de ciment, toits en rails et rondins, réseaux de fils de fer et chevaux de frise de tous côtés.

 

Image3 T39-2 Vue Courtine.jpgBien que prise après les plus durs combats, voici une vue précise de la Courtine(espace dégagé qui descend en pente douce à droite et qui en son sommet relie le Schratzmännle (début de la pente au 1er plan) et le Barrenkopf (au fond) ;les Allemands avaient mis en place une formidable ligne de défense derrière la lisière de la forêt, qui n’avait pas été repérée ni atteinte par nos bombardements préliminaires ; on distingue au centre les lignes françaises et les barbelés de la ligne de feu.

 

Telle était la position que le 106e B.C.A devait attaquer d’abord et organiser ensuite, si le succès était obtenu, car les bataillons de la 1reattaque venaient d’échouer…

 

Le 106 est donc désigné pour participer à la 2e attaque. Le 21 juillet après-midi, il reçoit l’ordre de se porter dans la clairière du Wettstein et d’y laisser les sacs. Les chasseurs emportent l’approvisionnement normal en cartouches, cinq grenades chacun et des vivres pour deux jours.

Le 22 juillet 1915, à trois heures du matin, le bataillon gagne le boyau n°3, copieusement marmité par les Allemands et, au petit jour, il est sur ses positions de départ.

 

Son effectif total est de 1 473, dont 24 officiers, 89 sous-officiers et 1 360 caporaux et chasseurs ; effectif animal : 32 mulets.

 

Le général commandant la brigade donne sur le terrain, à l’observatoire de Hornlisckof, les dispositions à prendre pour l’attaque de la brigade, sur le secteur Barrenkopf – Schratzmännle.

 

Le 114e B.C.P doit attaquer le Barrenkopf ; le 106e B.C.P et les 2 compagnies du 70e B.C.A aux ordres du colonel SEGONNE.

 

Le 106eavec 2 compagnies (5e et 6e)en 1re ligne, en liaison à droite avec le 114e et à sa gauche 2 compagnies du 70e B.C.P, reçoit l’ordre d’attaquer sur le front centre de la lisière (cran de mire)et pentes sud des carrières du Schratzmännle.

 

Les 4 autres compagnies (1re, 2e, 3e 4e) en arrière des 2 premières dans les boyaux de communication.

 

Le bataillon est en position le 22 juillet à 3h30, 2 Cies (5e et 6e)dans la parallèle de départ, les autres dans les boyaux, les 1re et 2e Cies dans le boyau parallèle à la tranchée de départ, les 3e et 4e Cies dans le boyau perpendiculaire numéroté 3.

 

La préparation d’artillerie française commence dès 4 heures ; l’artillerie allemande y répond presque immédiatement, bombardant la parallèle de départ et les différents boyaux, le tir allemand parfaitement réglé cause au bataillon des pertes sensibles à la 5e, à la 1re et à la 4e compagnie.

 

Le capitaine DURAND-MERCIER commandant la 4e Cie, le sous-lieutenant de LABAUME, adjoint au chef de corps, le sous-lieutenant HARMIGNIES de la 5e Cie sont renversés, fortement contusionnés et évacués.

 

Le commandant CHENEBLE donne l’ordre d’exécution suivant :

 

Les 5e, 6e et 1re Cies doivent franchir la 1e ligne de tranchées allemande pour gagner les 2e et 3e lignes en arrière ; la 2e Cie a comme mission de faire le nettoyage des tranchées, les 3e et 4e Cies doivent appuyer les 3 premières. Des gradins de franchissement sont préparés à la parallèle de départ et dans les boyaux.

 

L’ordre arrive par téléphone d’attaquer à 10h30, 2 postes téléphoniques( A et B )fonctionnent avec le P.C du lieutenant-colonel dans le boyau n°3.

 

Le chef du bataillon donne ses instructions pour l’attaque. La direction est donnée par le centre de la 5e compagnie sur V (cran de mire). L’attaque doit se faire par vagues de peloton dans chaque compagnie, étant donné le front étroit d’attaque. La 1re devant marcher dans les traces de la 5e à droite, et la 2e dans celles de la 6e à gauche, les 3e et 4e ne doivent se déclencher que sur l’ordre du lieutenant-colonel.

 

Image4 T39-2 Croquis P Germain.jpg

Croquis (P.GERMAIN) d’après le J.M.O

 

La 1resection de mitrailleuses, sous-lieutenant DEFLANDRE, doit partir avec la 2e ligne et à sa gauche ; la 2e section, le lieutenant LAURE, restant à disposition du lieutenant-colonel avec les 3e et 4eCies.

 

A 10h30 précises, au poste de tel. A, le commandant du bataillon déclenche la 1re ligne ; la 2e ligne occupe immédiatement avec un peloton de chaque Cie la parallèle de départ, les 2 autres pelotons dans les boyaux. La 2e ligne (1re et 2e Cies) est lancée sans désemparer, les premiers pelotons franchissant la parallèle de départ, les 2 autres sautent en dehors des boyaux très profonds et franchissent également la parallèle de départ.

 

Le départ a été magnifique… ; je revois encore nos petits chasseurs se bousculer pour arriver les premiers sur le parapet…

 

Le commandant rend compte immédiatement par tel. au colonel de la marche de l’attaque qui, sans arrêts, malgré une rafale d’obus et de mitrailleuses qui se dévoilent en arrivant aux réseaux de fil de fer allemands, grimpe à la lisière. A ce moment, le chef de bataillon au poste A part avec la 2e ligne.

 

Le téléphoniste GAVIGNON, enseveli tout entier par un obus la tête dans le sable, gardant son appareil sous lui, accomplit néanmoins sa mission ; il rappelle aussitôt le chef de bataillon recevant par tel. l’ordre du général de brigade d’engager immédiatement les 3e et 4e Cies qui arrivent à la parallèle. Le chef de bataillon part avec ces 2 dernières Cies ; la 2e ligne à 100m en avant a appuyé légèrement sur la gauche pour une cause inconnue. Malgré les efforts pressants faits par le chef de bataillon pour redresser la ligne, la tendance à appuyer à gauche s’accentue. La 1e section de mitrailleuses partie à la gauche de la 2e Cie a son chef de pièce tué dès la mise en batterie, à hauteur de la lisière du bois près des pentes sud du Schratzmännle, la 2e pièce un peu retardée dans le boyau encombré vient se mettre en batterie quelques minutes après ; l’une fait face au Schratzmännle, l’autre au Barrenkopf. Une pièce est aussitôt démontée par une balle allemande.

 

Le sergent FOUILLOUX, monté le premier sur le parapet, déroule le fil du poste B partant avec la 1e ligne, crie sans s’arrêter : « Hardi les enfants, en avant ! ». Le fil est coupé 4 fois par les obus ; le caporal HUSSON le raccommode 4 fois de suite ; coupé une 5ème fois et le répare, puis tombe mortellement frappé. Le caporal GERSPACH déroule un 2e poste A ; un obus renverse l’équipe toute entière ; elle se relève et recommence à dérouler ; un téléphoniste est blessé grièvement, le fil est coupé à 4 endroits et la situation est intenable.

 

Le capitaine CHALANDRE (5e Cie) blessé d’une balle à l’épaule près de la 1e tranchée allemande ; le capitaine BURTHEY (2e Cie) blessé au talon au 1er bond de la tranchée de départ, le sous-lieutenant SIMEON tué tout de suite, le capitaine CLAUSSE (1re Cie) blessé à la joue, plusieurs chefs de section tombés dans les différentes Cies, les agents de liaison du commandant touchés (12 sur 22), sont autant de causes de difficultés inouïes de transmission d’ordres de direction.

 

Les capitaines CLAUSSE et BURTHEY ont gardé leur commandement ; les 5e et 6e Cies ont franchi les 1re et 2e lignes de tranchées allemandes et sont arrivées à la 3e ligne malgré les fils de fer barbelés assez difficiles à tourner. Le nettoyage des tranchées avec des pétards ou à la baïonnette se fait en même temps. La 5e Cie, après avoir franchi la 2e ligne de tranchées, arrive au dessus d’abris allemands et sur une voie ferrée à voie étroite en arrière de la crête, vraisemblablement installée sur le chemin de Barrenstall à Hahlenstall ; cette compagnie est en liaison avec le 114e B.C.P. A ce moment, vers 11h15, un mouvement extraordinaire de panique se produit en première ligne du 114e :

 

Une contre-attaque allemande s’est produite sur la droite ; la droite de la 5e tient quand même, mais l’avance allemande se continue par le terrain abandonné par le 114e et les mitrailleuses allemandes arrivent à prendre position sur la droite et en arrière de notre ligne. La 1re section de mitrailleuses se maintient sur son emplacement, protégeant de son feu le mouvement de repli, et bientôt elle se retrouve isolée à 350 m de la parallèle de départ. Son effectif est réduit à 3 chasseurs et leur chef de section. Il lui reste 125 cartouches c’est-à-dire une demi-bande, et avec une seule pièce en état de tir. Le chef de section envoie l’un des chasseurs à l’arrière avec un compte-rendu précisant : « Je n’ai plus personne, envoyez-moi des renforts, chasseurs et munitions ».Ni le chasseur, ni le compte-rendu n’arriveront à destination. Il envoie par ailleurs le chasseur SOULIE à l’emplacement de la 1re pièce pour voir s’il reste des cartouches. SOULIE trouve la pièce enrayée. Le chasseur a été tué, la main crispée sur la bande. SOULIE veut essayer quand même de prendre les cartouches restantes et de désenrayer la pièce, mais une balle allemande l’atteint à la main droite, lui coupant les 4 doigts ; il ne s’en émeut pas pour si peu ; il revient, se met à genoux à côté de son chef, et saluant comme à la parade de sa main ensanglantée, dont les doigts tombent en lambeaux, il rend compte de sa mission : « Mon lieutenant, ordre exécuté ».

 

Pendant ce temps, le peloton de tête de la 5e Cie est entouré et le mouvement de panique gagne les fractions de queue du 106e.

 

Le commandant, aidé de son adjoint, essaie en vain d’arrêter ce mouvement ; la grande quantité de gradés touchés rend impossible tout commandement.

 

La direction de l’attaque générale vers la gauche a produit le mélange des unités dont certaines sont arrivées tout près du sommet des carrières sud du Schratzmännle, d’autres unités mélangées sont entrées dans les tranchées allemandes des 2e et 3e lignes.

 

Le commandant a repris en mains les éléments revenus en arrière sans gradés, sauf 2 caporaux et essaie de les reformer dans le boyau étroit et profond de la tranchée de départ, pour les ramener à l’attaque. A ce moment arrive la tête du 120e B.C.P par le couloir 3 ; une compagnie environ du 120e part en franchissant les gradins mais la violence du bombardement, les mitrailleuses allemandes, soit du Barrenkopf, soit du Schratzmännle flanquent toute la carrière et font un passage infranchissable. L’ordre arrive alors d’attaquer pour 18h, avec le 120e bataillon et les éléments du 106e, du 114e et du 70e de la tranchée de départ de la ferme Combe, et l’attaque est à peine organisée avant la tombée de la nuit.

 

Les éléments du 106e en fin de journée se sentant isolés, mitraillés par enfilade, rentrent dans la tranchée de départ vers 19h.

 

Rapport d’observations en retour d’éléments provenant de la 1re ligne :

 

Enumération d’effets allemands ramassés dans leurs tranchées…

 

En avant du secteur du 114e vers le Barrenkopf, de nombreux abris non démolis, en pierre, couverts de rondins. Dans un de ces abris, un colis portant l’inscription : « 7e corps bavarois ».

 

Sorte de Decauville paraissant suivre le chemin de Barrenstall à Wahlenstall.

 

Des mitrailleuses dans 3 blockhaus ou abris de bombardement existant vers les pentes sud du Schratzmännle, fauchant toute la clairière vers le Barrenkopf et ne se dévoilant que quand l’attaque arrive à proximité des premières tranchées ; ce coin des 3 blockhaus n’a pas souffert des obus. Un miroir sur une perche vers l’est du mit Hütte près de la voie ferrée semble être braqué vers le sud et paraît être un poste optique.

 

Etat des pertes subies par le bataillon au cours du combat du 22 Juillet 1915 :

Officiers tués :           Capitaine IVARD Louis, commandant la 6e Cie

 Lieutenant SIMEON Edouard, de la 2e Cie

Officiers disparus :    Capitaine HOFFER Florent, commandant la 3e Cie

         Lieutenant PENNELIER Marcel, de la 5e Cie

         Sous-lieutenant ALLEGRET Emile, de la 6e Cie

         Sous-lieutenant BONNET Louis, de la 6e Cie

Officiers blessés :      Capitaine CLAUSSE René, commandant la 1re Cie                                   évacué

         Capitaine BURTHEY Paul, commandant la 2e Cie                                    non évacué

         Capitaine DURAND-MERCIER Lucien, commandant la 4eCie                  évacué

         Capitaine CHALANDRE Léon, commandant la 5e Cie                               évacué

         Lieutenant LABRIT Etienne, de la 3e Cie                                                    évacué

         Lieutenant LE LANN François, de la 5e Cie                                                évacué

         Lieutenant LAURE Henri, du peloton de mitrailleuses                                évacué

         Sous-lieutenant de LABAUME Paul, adjoint au chef de corps                   évacué

         Sous-lieutenant HARMIGNIES Pierre, de la 5e Cie                                    évacué

Troupe : Tués :         10 sous-officiers

                                  48 caporaux et chasseurs

         Disparus :        16 sous-officiers

                                 355 caporaux et chasseurs

         Blessés :          16 sous-officiers

                                  54 caporaux et chasseurs

 

C’est avec quelques camarades retrouvés aujourd’hui ici que, 66 ans après cette 1ère attaque, nous avons passé ensemble en revue ce bilan effroyable, soit la moitié du bataillon hors de combat…, et pourtant, avec le recul, cette catastrophe était annoncée, mais bien sûr nous ne nous doutions de rien ; or le haut commandement, lui, devait bien se douter de quelque chose… Pendant quelques mois, les Allemands avaient pu travailler à couvert sans être repérés, ni inquiétés ; ils avaient conçu un formidable dispositif de défense proche de la lisière de la courtine, alimenté, en arrière du massif, du côté du Barrentall, par un petit train ; leur artillerie, positionnée à défilement au Rain des Chênes, était inatteignable ; les 104 pièces, une bonne fois installées, ne pouvaient donc avoir un tir désorganisé par des changements d’emplacements, et une fois réglées, étaient d’une précision chirurgicale…

 

Et malgré tout, nos chasseurs ont tout de même réussi à atteindre les crêtes du massif, que les Allemands leur disputeront ensuite… ; c’était magnifique de les voir charger… ; on en parle encore dans les écoles de guerre, de l’assaut des p’tits vitriers de la classe 15…. ; quel vaillance, quel allant ! Mais aussi quel épouvantable gâchis car, comme si le haut commandement n’avait pas eu la sagesse de tirer les conséquences de ses erreurs d’appréciation, il persista envers et contre tout à lancer de nouvelles attaques…

 

Le 23 juillet, le bataillon quitte le camp du Wettstein pour se rendre au camp de Sainte Barbe où il arrive à 17h30 ; il y est mis à la disposition du général NOLLET, commandant la 129e division, et se réorganise ; les cadres sous-officiers manquant sont comblés par les propres ressources des compagnies. Mais malgré tout, les bombardements allemands continuaient, et bien que n’étant plus en première ligne, nous perdîmes 3 chasseurs tués le 26 juillet et 5 chasseurs blessés.

 

Un ordre du jour du colonel BRISSAUD-DESMAILLET, commandant le sous-secteur du Linge, arrive :

 

« Officiers, sous-officiers, caporaux, clairons et chasseurs, vous êtes dignes de vos aînés, dignes des héros de Sidi-Brahim. N’oubliez pas cependant que vous avez l’honneur de défendre une position chèrement conquise et que vous ne devez pas l’abandonner. »

 

Le 27 juillet, le bataillon quitte le camp de Sainte Barbe avec un effectif total de 681, dont 7 officiers, 67 sous-officiers et 607 chasseurs, pour se rendre dans les places d’armes des boyaux 2 et 3 où il reste à la disposition du général commandant la 129e division.

 

A 13h50, le commandant reçoit l’ordre de mettre 2 compagnies à la disposition du colonel commandant la 3e brigade de chasseurs ; en exécution de cet ordre, les 2e et 3e Cies vont occuper l’entrée des boyaux 5 et 6.

 

Le lieutenant CAPON est évacué vers 17h pour commotion cérébrale ; le lieutenant MARNAY prend le commandement du détachement ; 30 chasseurs sont blessés par éclats d’obus.

 

Le 28 juillet, le bataillon est alerté à 1h40 et se rend au Linge par le boyau 5 ; il y arrive à 4h45 ; les 2e et 3e Cies du 106e, sous les ordres du Lieutenant MARNAY occupent les tranchées de 1re ligne, en liaison à droite avec une compagnie du 121e (capitaine DAQUIN), et à gauche avec une autre compagnie du 121e (capitaine LAPOINTE). La 4e compagnie du 106elieutenant BARDOUX est en réserve en 2e ligne. La section de mitrailleuses du 106e flanque les tranchées de 1re ligne. Les 1re, 5e, et 6e Cies du 106e (150 chasseurs environ), sous le commandement du sous-lieutenant POUSSIN, sont en réserve de sous-secteur.

 

Le lieutenant STURN est blessé par éclats d’obus et évacué.

 

Le commandant est légèrement blessé à la tête par shrapnel. Il prend le commandement du groupe de combat de gauche du Linge (121e, 106e, un bataillon du 359e R.I, et la compagnie de mitrailleuses de la 3e brigade de chasseurs).

 

Le front du secteur à défendre s’étend du Collet du Linge par les crêtes jusqu’à la lisière ouest de la forêt du Lingekopf.

 

Le 29 juillet 1915, la 5e Cie relève une partie des troupes du centre de résistance n°2. La mission du bataillon est de tenir coûte que coûte sur les positions conquises. Le bombardement est violent.

 

A 15h30, l’attaque du 5e bataillon de chasseurs se déclenche à la droite du 106e bataillon. A 16h, une contre-attaque allemande se produit sur le centre du 106e, les Allemands sortis de leurs tranchées sont immédiatement repoussés. Vers 17h, les Allemands arrivent tout près de nos lignes, notamment en face du front des centres 2 et 3. Au bout d’une demi-heure de lutte à coups de pétards, les Allemands sont repoussés laissant quelques prisonniers entre nos mains.

 

Pendant cette contre-attaque, la 4e Cie, lieutenant BARDOUX, avait renforcé la 1re ligne : les 2e et 3e Cies commandées par le lieutenant MARNAY ; les 1re et 6e Cies avaient appuyé les 121e bataillon de chasseurs Après cette contre-attaque, le calme se rétablit. Toutes les positions sont gardées.

 

Les pertes du 106e bataillon s’élèvent à 2 sous-officiers tués et 30 blessés, dont 5 sous-officiers et 25 chasseurs.

 

Le 30 juillet, la journée est calme, sauf à 20h, violente fusillade sans mouvement offensif de l’ennemi ; on travaille au renforcement de la position. On compte 18 gradés et chasseurs blessés par éclats d’obus.

 

Le 31 juillet, rien de particulier à signaler ; les travaux continuent pour le renforcement des tranchées de 1re ligne : pose de chevaux de frise, quelques grenades sont lancées et quelques coups de feu sont tirés sur les travailleurs. Nuit calme.

 

Le 1er août vers 11h30, l’artillerie française commence à bombarder les positions ennemies. Le 106e a pour mission de garder le terrain conquis. Vers 17h, l’attaque se déclenche à la droite du bataillon. La fusillade est très violente, mais aucun mouvement offensif de l’ennemi ne se présente. Le commandant CHENEBLE reçoit une nouvelle note du colonel BRISSAUD-DESMAILLET :

 

« Officiers, sous-officiers, caporaux, clairons et chasseurs. Depuis que vous avez été mis à ma disposition, vous ne m’avez donné que des satisfactions. Vous possédez toutes les qualités du BON VIEUX BATAILLON DE CHASSEURS : correction de tenue en toute circonstance, ardeur au travail, sang-froid, discipline de feu parfaite. Je vous adresse mes plus vives félicitations. Je suis fier de vous avoir provisoirement sous mes ordres. Je compte sur vous, je suis sûr que vous tiendrez jusqu’au dernier sur les positions conquises dont je vous ai confié la garde ».

 

Peu après, le commandant répond au colonel en ces termes :

 

« J’ai l’honneur de vous remercier de la note élogieuse que vous voulez bien m’envoyer à l’adresse de mon bataillon, qui est ici à bonne école dans la valeureuse 3e brigade de chasseurs alpins. Mes gradés et chasseurs font tout pour suivre le bel exemple qu’ils ont devant eux et tiendront jusqu’au dernier ».

 

Nuit calme ; 5 gradés et chasseurs blessés.

 

Le 2 août, journée calme, quelques obus minenfeur sur le front du bataillon. Vers 20h, violente fusillade, mais au bout d’une demi-heure, le calme se rétablit. 6 gradés et chasseurs blessés.

 

Le 3 août, vers 1h30, une violente fusillade fait croire à une attaque ; mais nous y répondons et l’ennemi ne sort pas de ses tranchées. Vers 9h, bombardement par minenfeur ; journée assez calme, bombardement intermittent ; 30 gradés et chasseurs blessés.

 

Le 4 août 1915, la nuit a été relativement calme. Vers 8h, l’ennemi commence à nous bombarder avec des minenfeur qui semblent installés dans la direction du Barrenstall ; tout le front est violemment bombardé par les batteries du Rain des Chênes et de l’artillerie lourde de la direction de La Poutroie. Vers 10h, le bombardement est d’une violence extrême. Les communications téléphoniques sont coupées. Le lieutenant MARNAY commandant le Centre 3 (2e et 3e Cies)signale que les Allemands sortent la tête de leurs tranchées et que l’on voit briller les baïonnettes ; Le bombardement subi en ce moment cause de lourdes pertes, mais tout le monde tient ferme. A 14h30, l’ordre est donné à la 4e Cie de renforcer la 1re ligne qui est fortement éprouvée. Vers 15h, le blockhaus des mitrailleuses est détruit ; tous ceux qui l’occupaient sont ensevelis avec leurs pièces. Vers 16h, un abri où s’étaient réfugiés les lieutenants MARNAY et BARDOUX, et le sous-lieutenant DEFLANDRE est détruit et ces 3 officiers sont ensevelis avec le médecin-auxiliaire BOYAU, l’adjudant DELHAYE de la 4e Cie, et plusieurs chasseurs. Aussitôt l’abri écroulé, l’ennemi occupe la tranchée. Il y a un blessé gravement atteint à la jambe, dans l’abri. Il se plaint. Les Allemands déblaient l’abri et creusent une petite sape, puis on entend en bon français : « Déséquipez-vous et sortez ». Il n’y a plus rien à faire. Un Feldwebel reçoit les prisonniers. Il tient un revolver dans sa main droite et une lampe électrique dans sa main gauche. Le revolver braqué sur la poitrine, et la lampe sur les yeux de chacun, il répète comme une litanie : « Ach ! wir sind Barberen »… La fusillade s’est tue des deux côtés. Les prisonniers sont conduits au chef de secteur allemand, un commandant d’infanterie. Quand ils arrivent à son poste, il salue et se présente : « Major X, du Xe régiment de Hanovre », et il ajoute : « Messieurs, vous avez fait tout votre devoir. »

 

Les tranchées de la 1e ligne pleines de cadavres des 2e et 3e Cies sont complètement bouleversées et rendues intenables. Une Cie du 30e bataillon de chasseurs vient renforcer la ligne, et le capitaine commandant cette compagnie prend le commandement des éléments restants des 2e, 3e et 4e Cies du 106e bataillon de chasseurs. Les 1re, 5e, et 6e Cies qui avaient renforcé le centre 2 sont aussi très éprouvées. Le sous-lieutenant POUSSIN est évacué pour commotion cérébrale. La fusillade continue, on se bat à coups de pétards et grenades jusqu’à 23h.

 

Le 5 août à 0h20, par ordre du colonel cdt la 3e brigade de chasseurs, les 27eet 11e bataillons de chasseurs relèvent les unités décimées du 106e qui se rendent au camp du Mullenwald.

 

Depuis le 26 juillet, le bataillon a encore enregistré de nombreuses pertes ; les lieutenants BARDOUX, MARNAY et le sous-lieutenant DEFLANDRE ont été portés disparus dans l’abri où ils étaient et qui avait été enseveli par le bombardement, mais on saura quelques jours plus tard qu’ils ont été faits prisonniers, après avoir été dégagés par les Allemands. Les lieutenants STURN et CAPON ont été blessés ; on compte 152 blessés et 105 tués dont 78 disparus…

 

L’effectif restant est de 3 officiers, 43 sous-officiers, 402 caporaux et chasseurs. Ces éléments quittent ce camp à 20h45 et vont cantonner à Clefcy.

 

A la suite de cette résistance acharnée, le commandant du 106e reçoit la note suivante :

 

« Le colonel commandant la 3bbrigade de chasseurs alpins aux chefs de corps des troupes Linge Schratzmännle :

Officiers, sous-officiers, caporaux, clairons, chasseurs et soldats des troupes de défense de la position conquise Linge Schratzmännle,

 

Le commandant de la 3e brigade de chasseurs, commandant les troupes, est heureux de transmettre aux 5e, 14e, 15e, 27e, 30e, 54e, 106e, 115e et 121e bataillons de chasseurs, ainsi qu’au bataillon du 359e R.I, les félicitations du commandant de la 129e division, pour leur opiniâtre résistance sur les positions conquises.

 

La consigne était de tenir jusqu’au bout. Elle a été observée de façon parfaite. Sur le seul point très limité où l’ennemi a réussi à prendre pied, les chasseurs sont morts au poste d’honneur, sans reculer d’une semelle.

 

Honneur à ces braves écrasés par la mitraille avant d’avoir pu combattre à la baïonnette.

 

Le bombardement infernal, sans précédent dans cette guerre de l’aveu même des officiers d’artillerie, qui a bouleversé pendant 12 heures consécutives vos tranchées et vos abris, n’a pu troubler votre calme.

 

Serrant les rangs, vous n’avez cessé de réparer les brèches causées par les retours offensifs ennemis et exécuter de vigoureuses contre-attaques à la baïonnette et à coup de grenades. Je vous exprime toute ma satisfaction et mon admiration pour votre vaillance.

 

Je suis fier d’être votre chef. ».

 

Signé G. BRISSAUD

 

Le 6 août 1915 à 7H20, le colonel BRISSAUD-DESMAILLET envoie la note suivante au général NOLLET, commandant la 129e division :

 

Image5 T39-2 Lettre proposition citation.jpgLettre de proposition de citation au commandant CHENEBLE

 

« J’ai l’honneur de vous signaler la vigoureuse attitude du commandant CHENEBLE commandant le 106e bataillon, que j’avais chargé du commandement de mon groupe de combat de gauche lors des derniers engagements. Cet officier supérieur remarquable par son sang-froid, sa ténacité et son bon sens s’est acquitté à merveille de la tâche difficile que je lui avais confiée. Au moment le plus critique du retour offensif tenté par l’ennemi sur le Lingekopf, il a pris sans m’en référer des mesures énergiques pour enrayer le fléchissement de sa ligne, et contre-attaquer. S’il n’a pas réussi à reprendre le terrain reconquis par l’ennemi, c’est faute d’une unité fraîche qui faisait alors complètement défaut à la brigade. Les unités de son bataillon se sont fait hacher sur leurs positions sous un terrible bombardement. Je demande instamment que le commandant CHENEBLE et son bataillon soient cités à l’ordre de la division ».

 

Le colonel BRISSAUD – DESMAILLET sera plus que suivi dans sa démarche… le commandant du 106e et son bataillon seront cités à l’ordre de l’Armée, en date du 28 août 1915 :

 

Image6 T39-2 Citation.jpgCitation du 106e B.C.P à l’ordre de l’Armée

 

Cette citation valait à notre fanion de recevoir sa première palme ; mais à quel prix ! la grande majorité des corps de nos braves morts au combat n’a pas été retrouvée ; le bataillon avait été « saigné à blanc », et avait besoin de « panser ses plaies »…

 

 

Image7 T39-2 Puydraguin.jpgLe général de POUYDRAGUIN décore des blessés à l’hôpital militaire de Gérardmer

A suivre…



02/10/2015
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