14-18Hebdo

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98e semaine de guerre - Lundi 12 juin au dimanche 18 juin 1916

 

LUNDI 12 JUIN 1916 - SAINT GUY - 680e jour de la guerre

MARDI 13 JUIN 1916 - SAINT ANTOINE DE PADOUE - 681e jour de la guerre

MERCREDI 14 JUIN 1916 - SAINT BASILE - 682e jour de la guerre

JEUDI 15 JUIN 1916 - SAINTE GERMAINE COUSIN - 683e jour de la guerre

VENDREDI 16 JUIN 1916 - SAINT FRANCOIS-REGIS - 684e jour de la guerre

SAMEDI 17 JUIN 1916 - SAINT ISMAEL - 685e jour de la guerre

DIMANCHE 18 JUIN 1916 - TRINITE - 686e jour de la guerre

Revue de presse

-       La débâcle autrichienne - Les Russes ont encore fait 35,500 prisonniers, dont 409 officiers

-       La crise italienne - Le roi est rentré à Rome

-       La contre-offensive italienne se dessine de l'Adige à la Brenta

-       L'élection présidentielle aux Etats-Unis - La candidature de M. Hughes

-       Intense bombardement au nord de Verdun

-       L'avance russe continue - On se bat dans les faubourgs de Czernovitz

-       La crise ministérielle en Italie - M. Boselli serait chargé de former le Cabinet - M. Sonnino resterait aux Affaires étrangères

-       L'état-major allemand avoue avoir perdu trois millions d'hommes

-       La brillante opération du général Letchitsky dans la région de Czernovitz

-       La bataille du Jutland - Le "Hindenburg" serait intact mais l"Ostfriesland" aurait coulé

-       Les Belges pourchassent les Allemands au Congo

-       De la Pologne à la frontière roumaine les Autrichiens sont partout refoulés

-       L'ennemi continue à bombarder violemment les secteurs de Thiaumont et Souville

-       L'offensive du général Broussiloff continue

-       La lutte sur le front de Verdun

-       L'avance russe sur Lemberg

-       M. Lloyd George ministre de la Guerre

-       Les Italiens enlèvent de fortes positions ennemies au nord-est d'Asiago

-       L'élection présidentielle aux Etats-Unis - M. Hughes contre M. Wilson

 

Morceaux choisis de la correspondance

Pourquoi faut-il que nous soyons séparés alors que nous nous aimons tant ?

12 juin - ELLE.- Il est deux heures ½. Monsieur Dédé est en train de pleurer, de grogner parce que je veux qu’il apprenne un chapitre de catéchisme pour bien le savoir jeudi. Naturellement, il trouve cela insupportable, assommant, etc.

 

Il y a neuf ans, te rappelles-tu, chéri, il criait aussi, mais pour une toute autre cause. Il souffrait d’être arraché du sein de sa pauvre mère, le premier contact de l’air, son premier bain lui coûtaient des pleurs. Hier soir et cette nuit, ma pensée s’est reportée plusieurs fois vers ce mois de juin 1907 et cette nuit où mon pauvre Gi me lisait des comédies pour que je ne sente pas tant les douleurs et tu souffrais autant que moi, moralement, ne pouvant m’aider physiquement. Mon Geogi adoré, pourquoi faut-il que nous soyons séparés alors que nous nous aimons tant. Ta chère lettre de ce matin m’a fait tant de plaisir.

 

J’ai retrouvé ton ordre de la Légion d’honneur et je te l’envoie. J’ai eu un moment d’émoi, car je l’ai d’abord recherché parmi toutes les lettres de toi que je garde et je ne le trouvais pas. Enfin j’ai eu l’idée de chercher parmi les choses particulièrement précieuses telles que bijoux, photos, préparées dans un tiroir pour un cas de fuite précipitée et ta feuille s’y trouvait. As-tu trouvé à acheter des petits rubans à coudre sur tes vestes et manteaux, croix de guerre et Légion d’honneur. Si non, tu me le diras pour que je t’en envoie.

 

Maman est partie à Giraucourt pour s’entendre avec le transitaire de houille. Il fait mauvais et froid et elle a pris Faron comme conducteur. Je suis ennuyée car Maman s’énerve avec toute cette usine. Elle se fait des soucis extraordinaires pour de la houille pas déchargée, pour de la pâte qui manque dans un envoi, pour des ouvriers qui demandent de l’augmentation, etc. Je la remets et la remonte tant que je peux mais son caractère est là qui la force à se tourmenter. L’autre jour, elle se mettait l’âme à l’envers, trouvant qu’elle s’était laissé aller à faire trop de provisions de matières premières et qu’elle aurait des difficultés pécuniaires. Cette fois, je l’ai grondée en lui rappelant que les banques lui ont offert un crédit illimité et que nous avons assez de valeurs à mettre en gage pour le cas où on ne lui ferait pas de crédit sans garanties. Je comprends qu’elle se donne beaucoup de mal pour l’organisation de l’usine, mais pour les paiements c’est de l’exagération.

 

Mr Mura a écrit hier qu’il allait verser les intérêts du capital, il va encore sans doute faire un bel inventaire. Son fils est à Salonique.

 

Bonnes tendresses, mon Gi chéri. Ta Mi. Ai reçu ton mandat.

 

13 juin - ELLE.- Tous mes projets étaient faits pour partir à Nancy demain, le déménageur était prévenu et devait venir voir le jeudi après-midi la part de mobilier qu’il devait emballer et envoyer à Cornimont, tante Caroline avait retardé son voyage à Challes pour me recevoir et voilà que ce matin, je reçois un télégramme de Marie Molard, qui me donne contrordre. Je pense recevoir une lettre me donnant des détails et la cause de ce changement de projets.

 

Je croyais que Georges Garnier avait son idée arrêtée au point de vue mariage, mais il faut croire que non, car tante Caroline a demandé à Marie Molard des noms de jeunes filles et elle a semblé à Marie très difficile. L’une n’était pas belle, l’autre pas assez riche, une troisième trop peu habituée au monde, « petite oie de village » a-t-elle dit et comme il y a une triste confidence à faire sur le jeune homme, ce n’est pas bien engageant de servir d’intermédiaire. Il paraît aussi qu’Henri de Reure parle de se remarier ce qui ne plaît pas beaucoup à ses beaux-parents. Je trouve que du moment qu’Henri leur en a parlé, ils feraient bien mieux de l’aider à trouver une femme soit parmi leurs connaissances, soit de la région qui, au moins, leur ramènerait leurs petits-enfants de temps en temps.

 

Ce que tu me dis de Mr Déon est bien triste. Notre famille est en effet bien privilégiée et nous pouvons remercier le ciel jusqu’alors.

 

Nous allons tous bien malgré le mauvais temps. Je suis sûre que tu dois être trempé car ton gros manteau de cavalerie doit être tellement lourd que tu ne le mets pas. Tu devrais en tout cas, pour l’été, enlever la pèlerine, ou veux-tu que je t’envoie un caoutchouc, ce serait bien facile.

 

Noëlle regrossit d’une livre par semaine depuis son retour de Moulleau, elle a une mine magnifique, on ne croirait plus qu’elle a été malade. Je continue aussi à prospérer, cela fait cinq kilos passés que j’ai repris depuis le mois de janvier.

 

Bonnes tendresses, mon bon chéri que j’aime. Ta Mi.

 

13 juin - LUI.- J’ai reçu tes deux bonnes lettres du 8 et du 9 courant. Mais dis donc, ma petite Mie, il y a pas mal de gens qui t’admirent depuis le début de la guerre. Un monsieur qui reste une heure et demie en ta compagnie, faut croire qu’il s’y plaît joliment et que ce n’est pas une simple visite de politesse. Note que je ne lui en veux pas au contraire, cela prouve quand même que c’est un monsieur qui a fort bon goût puisqu’il te trouve fort jolie et de cela je ne puis être que très fier. Ces braves messieurs doivent tous se dire : en a-t-il de la chance ce brave capitaine d’avoir une petite femme si appétissante mais, en même temps, s’ils ont un peu de cœur, ils doivent bien me plaindre d’être séparé de toi et de ne pouvoir embrasser et caresser follement tout ton petit corps chéri que j’aime tant. Tu sais combien j’adore te sentir tout près de moi et combien j’aime à m’égarer dans tous ces petits endroits si chers où tu laisses si gentiment, Mi, mon amour s’apaiser et s’assouvir mes plus chers désirs. Ah ma petite maîtresse adorable, prépare-toi pour une prochaine arrivée, trop lointaine hélas ! que nous ne perdions pas une minute, ferme bien les portes et qu’aussitôt......., tu sais ce que cela veut dire puisque toi-même traduis ainsi ces moments délicieux où, quant à moi, je crois être au paradis.

 

Je t’adore, ma petite mie, il me semble que mes lèvres sont jointes à tes lèvres et que nous nous tenons enlacés, mais hélas c’est en rêve. Je ne puis que t’envoyer de loin mes plus tendres baisers. Ton Geogi.

 

13 juin - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Il est fait le 13 juin par les Français une émission de gaz dans la région de Godat. L’artillerie allemande n’ayant pas réagi, le groupe n’a pas eu à tirer.

 

Cela devenait de plus en plus pénible de faire des sacrifices, d’être séparé de ceux qu’on aime et de voir qu’on n’avançait pas, que les hommes commençaient à se lasser et on pouvait se demander si la nation aurait la force d’attendre le temps nécessaire à l’abaissement de l’Allemagne.

14 juin - ELLE.- Je reçois ta lettre du 11 qui me semble toute ragaillardie. Est-ce l’avance des Russes ou cette conversation dont tu me parles avec cet officier d’état-major qui t’impressionnent à ce point ? En tout cas, je m’en réjouis, car cela te fera du bien. Cela devenait de plus en plus pénible de faire des sacrifices, d’être séparé de ceux qu’on aime et de voir qu’on n’avançait pas, que les hommes commençaient à se lasser et on pouvait se demander si la nation aurait la force d’attendre le temps nécessaire à l’abaissement de l’Allemagne.

 

Deux longues années perdues, c’est bien suffisant, nos cheveux ont blanchi pendant ce temps et les rides sont venues, nous serons des Philémon et Baucis quand nous nous retrouverons.

Si les Russes reprennent leur puissance de rouleau à vapeur de 1914 et que nous puissions à notre tour refouler en quelqu’endroit, la victoire arrivera peut-être en effet plus vite qu’on ne le croit. Mon Geogi quel vivat à la France je chanterai le jour où tu me reviendras enfin, deux longues années perdues, c’est bien suffisant, nos cheveux ont blanchi pendant ce temps et les rides sont venues, nous serons des Philémon et Baucis quand nous nous retrouverons. Mais pourvu que tu continues à m’aimer, c’est tout mon bonheur.

 

Marie Molard m’a écrit qu’elle a un abcès à l’intérieur et c’est ce qui l’empêche de venir faire le déménagement cette semaine. On espère le résorber, sinon il faudra une petite intervention chirurgicale. Adrien avait obtenu une permission de 48 heures pour venir à Nancy avec sa femme, ayant à faire dans une banque. Il y vient seul ce soir. J’espère que ce ne sera rien pour Marie, elle allait si bien pendant que j’étais à Paris. J’étais même étonnée des marches qu’elle faisait, rentrant à pied du Louvre ou de la Madeleine chez elle sans en ressentir de fatigue, je n’aurais pas pu en faire la moitié.

 

Il est temps que tu reviennes prendre le gouvernement du ménage, car je prends trop d’indépendance.

Je suis allée cet après-midi à Epinal. Maman poussait jusque Giraucourt pour sa fameuse houille. Nous avions pris le jeune homme pour l’y conduire pendant que je faisais quelques courses à Epinal. J’ai touché tes coupons d’actions de la Banque de Crédit, 110 pour tes 15 actions et 8frs pour les 5 parts de fondateur exercice 1915. Comme toutes les banques demandent le prêt des valeurs étrangères pour l’Etat, j’ai pensé que tu ne me désavouerais pas et ai prêté les 4 titres de rentes fédérales que j’ai eus de l’oncle Paul Boucher ainsi que les 3 appartenant à mon frère Georges. J’en avais parlé à Paris devant Marie Molard qui m’en avait dissuadée me disant qu’elle se garderait bien de donner les valeurs suisses qu’ils ont, mais je trouve que c’est un bien petit service qu’on rend à l’Etat et, si cela peut avoir la plus petite influence sur les finances françaises, c’est bien facile. Marie prétend à l’instar de Pierre Mangin que si la France fait banqueroute, ce sera encore à ajouter à toutes les rentes sur l’Etat qui seront perdues. Tu me diras qu’il est bien tard pour te demander avis et conseil puisque la chose est faite. En effet, mon pauvre chéri, mille pardons, tu vois il est temps que tu reviennes prendre le gouvernement du ménage, car je prends trop d’indépendance.

 

Tu voudras bien me dire ce qu’il faudra faire de l’argent que Paul va nous verser pour Cheniménil, Vologne etc., il ne faut pas le laisser en banque qui donne si peu. On paie les actions de Cheniménil le 1er juillet, il est temps d’y réfléchir.

 

T’ai-je dit que les enfants avaient eu un grand plaisir lundi. Le capitaine Dupuis que nous logeons les a pris en affection. Ils sont très amis d’ailleurs avec plusieurs de l’escadron. Un autre a emmené André et Robert dans sa chambre au village et leur a donné des chocolats. Dimanche donc, le capitaine a causé longtemps avec nous au retour de la messe et on a eu l’occasion de parler de la gourmandise des enfants et des privations de Noëlle pendant sa maladie. « Eh bien, Mademoiselle Noëlle, a-t-il dit, je vais vous faire faire par mon cuisinier un bon gâteau pour demain, quel parfum désirez-vous ? » La pauvre Noëlle était toute interloquée et a bafouillé. Il a été entendu finalement que c’était au chocolat, puisque c’est ce parfum qu’elle préfère, et le lundi à onze heures, le fameux cuisinier a apporté un beau gâteau biscuit fourré à la crème au chocolat et garni d’amandes, exquis, délicieux. Tu devines quel accueil on lui a fait. Nos gourmands étaient ravis, demain ils iront en chœur remercier le cuisinier et lui porter une bonne bouteille de Bordeaux, nous ne pouvons lui donner quelques francs car il paraît que c’est un grand pâtissier de Paris. Le capitaine est parti en permission de 48 heures à Epinal, où sa femme devait venir le retrouver. Il était à Lunéville depuis 9 ans avant la guerre sous les ordres du général Varin. Il n’a pas l’air bien épatant et me semble être un de ces officiers de cavalerie un peu beaucoup fainéant et qui, descendu de cheval, perd de son prestige et n’entretient pas son intelligence. A part cela d’ailleurs, charmant, aimable et homme du monde.

 

J’ai rencontré Madame Hunskl cet après-midi, qui m’a annoncé que Madame Jacques Kiener attend son septième enfant dans un mois. Voilà de bons Français qui remplissent leur devoir. Il est vrai que dans leur famille si nombreuse ils sont presque les seuls jusqu’alors à en avoir. Mais enfin, on n’est pas forcé d’en avoir pour deux ou trois, nous serions dans le même cas puisque Henry et Paul n’en ont pas et que les Molard n’en ont qu’une.

 

15 juin - ELLE.- J’ai reçu une lettre de tante Caroline, qui me dit qu’elle part à Challes faire sa saison puisque mon voyage à Nancy n’a pas lieu maintenant. L’oncle Jules m’annonce qu’il aura grand plaisir à m’offrir l’hospitalité, quand même sa femme ne sera pas là et Tante ajoute que je fasse mon possible pour venir à la fin d’une semaine car Georges n’est à Nancy que du vendredi au lundi et aimerait me voir et à « me parler de ses projets ». Que te disais-je dans une de mes précédentes lettres ? Je fais déjà mes plans de réponse, d’ailleurs. Au point de vue affaires, je suis trop peu au courant, n’ayant plus eu de Messieurs chez nous depuis deux ans et n’ayant entendu parler de rien, pour pouvoir donner un conseil ou un avis quelconque. Au point de vue mariage, les jeunes filles que je connais, Febvel ou autres, n’ont pas assez de fortune pour convenir à Georges, donc je n’entrerai dans aucune considération.

 

J’irai dimanche à Cornimont. J’emmènerai Robert et Noëlle, et Elise qui sera si contente de revoir Pauline et notre maison. Mais je ne leur annoncerai mes projets que la veille pour le cas où j’aurais un empêchement au dernier moment. André restera avec Maman car il va maintenant au catéchisme de 1ère communion et il faut lui apprendre la régularité et l’exactitude. Il retourne en classe depuis mercredi dernier, il y a huit jours, mais il ne se foule pas, je t’assure.

 

Nous allons tous bien. Robert a gardé ses bonnes couleurs du Moulleau, il devient polisson et court toujours avec les garnements du village. J’ai beau le défendre, dès que je pars en auto ou suis occupée, mon bonhomme file malgré la pluie et il revient joli par ce mauvais temps. André l’a grondé hier parce que Robert disait de vilains mots, c’était amusant d’entendre les reproches.

 

Je t’ai dit que l’oncle Henry avait eu dernièrement une crise de furoncles, un a été presque un anthrax qu’il a fallu faire ouvrir par un médecin et les Tantes m’ont dit hier qu’il a beaucoup de diabète. La dernière analyse aurait donné 40 comme résultat, il paraît que c’est beaucoup.

 

15 juin - LUI.- J’ai reçu ta bonne lettre du 12 et suis heureux d’apprendre que ce brave Georges a réintégré son ancien camp qu’il préférait au nouveau. Nous avons d’ailleurs des renseignements nous disant que les prisonniers français sont maintenant très bien traités en Allemagne. Tu penses bien que ce n’est pas officiel, car on craindrait malheureusement que nos soldats faibles et quelquefois, tout au moins pour certains, peu courageux en profitent. Mais des officiers de notre secteur ont pu écrire à leurs camarades, par l’intermédiaire de docteurs qui étaient renvoyés en France, que les Français étaient beaucoup mieux considérés que les Anglais et les Russes.

 

Je t’envoie ci-joint 4 photos qui t’intéresseront. Elles ont été prises depuis que je suis de retour de permission. Pourrais-tu me dire (c’est un rébus) pourquoi on me reconnaît si bien dans la photo n° 3. Déon dit qu’on ne peut pas se tromper. Les photos ont été prises quand nous étions au bois de Gernicourt entre Berry-au-Bac et le bois des Buttes. Maintenant nous sommes entre Berry-au-Bac et Reims, par conséquent à l’ouest de Reims. Marzilly est un petit village à deux kilomètres de notre position de batterie où on peut faire quelques provisions.

 

Oh oui nous sommes bien las du mauvais temps d’autant plus que notre observatoire est à près de 2 kilomètres de la batterie et que les chemins pour y accéder sont remplis de boue. A ce sujet, pourrais-tu m’acheter encore une paire de souliers, mais de bons souliers, très solides et qui ne prennent pas l’eau. J’ai acheté 2 chemises à Reims mais j’ai payé 8f50 la chemise. C’est un peu cher et le cycliste me disait que les chaussures étaient encore plus chères.

 

Maman se donne beaucoup trop de mal. Je connais peu d’industriels qui aient pris leur affaire si à cœur. Il ne faut pas penser qu’à cela voyons et puis, en tout cas pour le paiement de ses marchandises, qu’elle ne se fasse pas de soucis. Si elle était à la place de certaines maisons que je connais et que tu connais aussi, où on est toujours en débit en banque, comment ferait-elle.

 

Ma petite Mie, je voudrais bien être avec toi. Vois-tu je suis bien en mal et pense à toi tout le jour. Dédé va mieux j’espère puisque tu ne m’en dis plus rien. Je vous embrasse tous de tout cœur. Ton Geogi.

 

16 juin - ELLE.- J’ai reçu ta lettre du 13 et j’y ai vu avec une joie profonde que mon aimé mari est toujours amoureux de sa petite femme, qu’il pense à elle avec tendresse, qu’il en garde de chers souvenirs et se réjouit de la retrouver. Mon Geogi, tu lui donnes trop de bonheur à ta femme. Si tu savais comme c’est bon de sentir près de soi un amour si fidèle, une pensée si souvent présente malgré la séparation, nos cœurs et nos âmes ne font qu’un, malgré notre séparation de corps, mais nous nous retrouverons mon amour chéri et serons heureux encore l’un près de l’autre et l’un par l’autre.

 

En attendant je suis heureuse de te sentir si uni à moi, si aimant que l’éloignement n’atténue pas ton amour. Mais je t’accuse d’être trop indulgent pour moi et de croire que tous ou plutôt certains officiers me trouvent jolie. J’admets que toi, tu sois aveugle et me voies encore avec tes yeux de fiancé et jeune marié. Mais les autres qui passent ici et me font comme tu le dis des visites si longues qu’elles ne sont plus visites de politesse, tu serais plus près de la vérité en pensant qu’ils ne savent que faire, en dehors des quelques heures de la matinée prises par le service et qu’ils sont contents de bavarder un peu, assis dans un fauteuil confortable, de temps en temps, ceci bien plutôt que pour le plaisir de me voir.

 

André est enragé en ce moment, il court après tous les soldats qui logent à l’usine, monte sur les chevaux. Hier à 7 heures ½ du soir, il n’était pas encore rentré. J’ai envoyé Elise le chercher. Il m’a fait répondre qu’il avait mangé la soupe avec les soldats et qu’il n’avait plus faim. Elise retourne lui dire qu’il faut revenir, même réponse. Noëlle y va à son tour, elle revient en disant : « Il a mangé des pommes de terre, de la soupe et a bu un grand verre de vin », et toujours pas de Dédé. Enfin Maman est allée à sa recherche et quand il est arrivé, je l’ai envoyé se coucher de suite pour sa punition. Il avait mangé, donc n’avait plus besoin de rien.

 

Robert et Noëlle ont encore reçu un nouveau gâteau du capitaine. Ils en font les honneurs et le trouvent exquis. Noëlle n’avait pas été à pareille fête depuis longtemps, elle est ravie. Nous avons vu Thérèse et Mme Metenett aujourd’hui, bonnes nouvelles de Maurice.

 

Je t’embrasse mon Geogi et te dis bien tendrement bonsoir, car il est onze heures. Je vais m’endormir en rêvant que je suis sur ton cœur, dans le creux de ton épaule et que j’embrasse la chère petite place que j’aime tant. Ta Mi.

 

Cette offensive russe nous a redonné du courage et maintenant nous allons d’un extrême à l’autre. Nous nous imaginons tous que la guerre sera finie dans six mois.

16 juin - LUI.- Je n’ai pas reçu depuis deux jours mes lettres habituelles. J’en recevrai probablement deux demain mais j’ai reçu en revanche un paquet d’excellents bonbons, qui ne remplacent certes pas les lettres chéries de ma Mimi mais qui me font quand même plaisir. Merci bien.

 

Voilà donc notre Dédé qui a neuf ans. Oh oui je me rappelle le 12 juin 1907 où ma pauvre petite Mie souffrait tant, mais tu te rappelles, ma Mie, comme tu étais fière après l’événement de contempler et d’admirer notre bon Dédé. A ce moment-là nous ne pensions pas que nous serions séparés pendant peut-être plus de deux ans et nous jouissions pleinement de notre bonheur si parfait. Ma petite Mi, j’ai la conviction profonde que nous en jouirons de nouveau. Et, si nos amis les Russes continuent, que les Allemands dégarnissent un peu notre front pour parer au danger sur le front oriental, nous pourrons peut-être prendre à notre tour l’offensive et les faire reculer. Dans ce cas-là, la guerre serait finie pour l’hiver. Oui c’est bizarre comme nous sommes tous les mêmes, nous autres Français, cette offensive russe nous a redonné du courage et maintenant nous allons d’un extrême à l’autre. Nous nous imaginons tous que la guerre sera finie dans six mois. Et alors ma petite mie, je pense à toi, lorsque je me couche, je me dis que dans six mois j’aurai tout près de moi ton petit corps si cher, je baiserai les jolis seins que j’adore et tu donneras à ton Geogi tout, tout ce qu’il aime tant, tous les jolis trésors qui font de toi ma Mi la petite déesse adorée de Geogi.

 

Je redescends sur la terre car j’étais au ciel en pensant à toutes ces bonnes choses. Nous avons le beau temps depuis deux jours et espérons bien le garder définitivement.

 

Je voudrais bien que tu me fis faire un nouveau costume. As-tu encore les mesures. Fais mettre deux chevrons au bras gauche et un autre au bras droit. C’est maintenant réglementaire et tous nos hommes vont obligatoirement les porter.

 

J’espère que les enfants sont bien sages.

 

17 juin - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Le lieutenant Grosperrin est classé à l’A.D. 56 à la date du 17 juin. Le groupe a reçu un aspirant venant du dépôt en remplacement du lieutenant Grosperrin.

 

18 juin - ELLE (Cornimont).- Tu vas être bien étonné mon chéri en voyant l’en-tête de ma lettre. Je suis ici par un temps horrible, il fait une telle brume qu’on ne voit pas la montagne devant chez nous. Mais comme j’avais promis le voyage à mes enfants et à Elise, je me suis mise en route tout de même. Nous nous sommes arrêtés à Thiéfosse pour avoir une messe, car à Docelles on n’en dit qu’une à 9 heures, mais nous aurions aussi bien fait d’assister à celle-là, notre curé la chante très vite, tandis qu’à Thiéfosse elle a duré 1 heure ½. Tante Mathilde aurait voulu nous garder à déjeuner mais je n’ai pas accepté, nous y repasserons au retour. Ici j’ai trouvé Pauline et Louise qui m’attendaient. Nous avons un bureau militaire à la véranda et une popote à la petite salle. C’est de l’infanterie qui revient de Verdun.

 

Nous avons déjeuné à la grande salle et maintenant je suis au fumoir. Mais tu vois ce qu’est une maison abandonnée depuis deux ans, je n’ai même pas une plume et de l’encre pour t’écrire. Toutes nos affaires sont à la véranda et je ne veux pas déranger ces Messieurs.

 

J’ai retrouvé la photo prise par le Kronprinz, je te l’envoie avec la lettre que Paul Boucher y avait jointe. Tu verras qu’elle n’a rien de beau, même pas la jeune personne qui y figure avec son chapeau perché au-dessus de son chignon. C’est étonnant ce que les modes sont ridicules à quelques années d’intervalle.

 

Il n’y a rien de nouveau ici, Paul Lemaire a un bras qui ne remue plus depuis sa blessure, il ne pourra pas reprendre son métier de boucher. Le fils du directeur Perrin a aussi un bras ankylosé mais heureusement c’est le gauche. 5 ou 6 hommes sont déjà rentrés avec une jambe ou un bras de moins.

 

Le bruit du retour de Pierre Mangin s’est déjà répandu dans le village, Pauline m’a demandé si c’était vrai.

 

Je t’envoie, mon chéri, mes meilleures et plus chaudes caresses. Ta Mi.

 

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 18/06/1916 (N° 1330)

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Le général Dubois - Commandant d’armée

De semaine en semaine s’augmente d’une figure nouvelle la série si intéressante et si goûtée de nos lecteurs, des portraits en couleurs des généraux de notre armée. Tous ces portraits, d’une parfaite ressemblance, signés de Louis Bombled, l’un des meilleurs dessinateurs de notre époque, formeront un précieux ensemble que tous les Français conserveront en souvenir des éminents services rendus dans cette guerre par tous les chefs aussi vaillants qu’expérimentés qui auront conduit nos soldats à la victoire.

 

Nous donnons aujourd’hui le portrait du général Dubois, commandant d’armée. Le général Dubois, général de cavalerie du plus rare mérite, est né à Sedan en 1852. Sorti de Saint-Cyr en 1872, il était capitaine en 1881, colonel en 1901, général de brigade en 1905, général de division en 1909. Commandeur de la Légion d’honneur en 1912, le général Dubois était, lorsqu’éclata la guerre, chef du 9e corps d’armée à Tours. Il est de ceux qui, depuis le début des hostilités, n’ont cessé de rendre les meilleurs services.

 

 

 

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La Ville de Paris rend hommage à son défenseur

On se rappelle la courte et énergique proclamation que le général Gallieni adressa à la population parisienne, lorsqu’en septembre 1914, il fut désigné par le gouvernement comme gouverneur de la capitale. « J’ai reçu mandat de défendre Paris contre l’envahisseur. Ce mandat, je le remplirai jusqu’au bout. » Gallieni, en effet, l’eût rempli jusqu’au bout, ce mandat. Son passé répondait de son présent. Les admirables initiatives qu’il avait montrées dans toutes ses campagnes coloniales, l’œuvre gigantesque qu’il avait accomplie à Madagascar, son activité, son autorité de chef, ses talents d’administrateur, étaient, pour les Parisiens, autant de garanties que leur sauvegarde était confiée à de bonnes mains.

 

On sait, en effet, comment, en quelques jours, le général mit le camp retranché en état de défense ; et pas un Français n’a oublié la part immense qu’il prît à la victoire de la Marne en arrêtant von Kluck sur l’Ourcq. L’initiative audacieuse de Gallieni transportant l’armée de Paris sur l’Ourcq restera comme le témoignage d’un merveilleux esprit de décision. Von Kluck, le général vaincu, rendait lui-même l’autre jour, sans le vouloir, un véritable hommage à cet esprit de décision : « Je savais, disait-il dans une interview, l’armée de Maunoury, telle que je la connaissais, incapable de tenir le combat, et, d’autre part, je ne pouvais m’écarter de ce principe, enseigné de tous temps dans toutes les écoles militaires, qu’un général commandant une place ou une enceinte fortifiée n’a pas le droit de prendre l’offensive, sinon contre un ennemi le menaçant en face. Sans doute n’existait-il qu’un seul général pour risquer, en méconnaissant ce principe, les plus graves responsabilités… Mon malheur voulut que ce fût Gallieni. »

 

Oui, Gallieni risqua ces responsabilités. Quand le sort du pays est en jeu, il n’y a plus pour le cœur et pour l’esprit d’un vrai Français, d’un vrai chef, de traditions qui tiennent. Gallieni envoya ses troupes au feu, et l’ennemi fut vaincu. Et Paris fut sauvé. Paris lui en gardera une éternelle reconnaissance, une reconnaissance qui s’est manifestée dans la douloureuse circonstance de ses obsèques. La ville entière est venue s’incliner devant son cercueil ; et Gallieni mort, on peut dire que son souvenir vivra éternellement au cœur de la cité qu’il a sauvée.

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Un poste téléphonique

Poste d'écoute avec tube acoustique

Lancement de fusées

Dans un village en ruines des soldats font un frugal repas

Le corbeau apprivoisé

Le coiffeur français au camp serbe

La toilette d'un officier anglais

Un blessé russe racontant ses campagnes

Un de nos dirigeables sur le front

Une bonne soupe dans la tranchée

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Le Kaiser accompagné d'officiers autrichiens

Mitrailleuse allemande tombée d'un avion lors d'un combat

Télégraphie optique

Ce que les Allemands ont fait de nos usines

Au camp de Mailly - Les Russes chantent

Au camp de Mailly - Danse russe

Torpille allemande qui n'a pas explosé, recueillie par les Anglais

Barricades à l'entrée d'un village

Au camp de Mailly - La garde du drapeau

Abris et baraquements près de la frontière serbe

 

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Russie - La débâcle autrichienne - Les Russes ont encore fait 35,500 prisonniers, dont 409 officiers
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  • Etats-Unis - L'élection présidentielle aux Etats-Unis - M. Hughes contre M. Wilson
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10/06/2016
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