14-18Hebdo

14-18Hebdo

94e semaine de guerre - Lundi 15 mai au dimanche 21 mai 1916

 

LUNDI 15 MAI 1916 - SAINT JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE - 652e jour de la guerre

MARDI 16 MAI 1916 - SAINT UBALD - 653e jour de la guerre

MERCREDI 17 MAI 1916 - SAINT PASCAL BAYLON - 654e jour de la guerre

JEUDI 18 MAI 1916 - SAINT VENANT - 655e jour de la guerre

VENDREDI 19 MAI 1916 - SAINT PIERRE CELESTIN - 656e jour de la guerre

SAMEDI 20 MAI 1916 - SAINT BERNARDIN - 657e jour de la guerre

DIMANCHE 21 MAI 1916 - SAINTE EUSTELLE - 658e jour de la guerre

Revue de presse

-       Les chiens de guerre - Nos poilus à quatre pattes sont fêtés aux Tuileries

-       Très violente offensive turque arrêtée dans la direction d'Erzindjian

-       A Samos la situation s'aggrave

-       Sur le front de Verdun, action d'artillerie à l'ouest de la Meuse

-       La crise alimentaire en Allemagne - Le nouvel office du ravitaillement

-       Les Italiens prennent d'assaut plusieurs positions dans la zone d'Adamello

-       La progression des Russes vers Mossoul continue

-       Violente offensive autrichienne entre l'Adige et le Haut Astico

-       Les troubles de Saint-Domingue

-       Les conséquences du trimestre allemand de Verdun

-       La réorganisation de l'Irlande

-       Le nouvel effort du Kronprinz

-       L'offensive autrichienne s'accentue dans la zone du Haut-Astico - Les Italiens se replient en ordre sur ce point et résistent victorieusement

-       Trois mois de bataille

 

Morceaux choisis de la correspondance

15 mai - ELLE (Paris).- Figure-toi que j’ai fait la folie hier d’aller au théâtre avec les Molard. Ils m’ont emmenée à « Zaza », jouée par Réjane. Les théâtres depuis la guerre, à cause des difficultés de transport par voiture, se sont mis à jouer plus tôt, on commence à huit heures ¼ et c’était fini pour onze heures. J’étais donc couchée à minuit et comme je ne fais rien le matin, j’écris ou travaille dans mon lit, ne me levant que pour le déjeuner, j’ai le temps de bien me reposer.

 

Marie Paul a été opérée hier matin. L’opération a bien réussi, quoiqu’elle ait été plus longue qu’on ne le prévoyait. Il paraît que l’appendice touchait au foie, qu’il avait beaucoup d’adhérences et qu’il était grand temps qu’on l’enlève car il aurait pu donner à Marie des crises aiguës très graves. Tant mieux donc que ce soit fait. Après cela, Marie pourra peut-être enfin jouir de la vie en recouvrant la santé.

 

Je pense que nous verrons Paul aujourd’hui, qui nous donnera plus de détails, car nous n’irons pas visiter Marie avant quelques jours. Monsieur Herrgott est venu hier soir chez les Molard. Je ne l’ai pas vu, car j’étais rentrée à l’hôtel dans ma chambre me reposer avec la fenêtre ouverte deux bonnes heures avant de me changer pour le théâtre, mais je ferai sa connaissance à midi, Marie l’a invité à déjeuner.

 

Adrien a une permission de trois jours, la première depuis la guerre, il n’a pas voulu quitter Paris pour si peu de temps. Il se reposera et se promènera tous les après-midi ce qui lui fera grand bien. Ils sont tous les trois bien gentils pour moi et s’ingénient à me faire plaisir.

 

Ce soir, je vais chez le docteur à 6 h 1/2, je me demande quel traitement il va me faire.

 

Il paraît que les Vautrin iront à Allevard passer les mois de juillet et d’août. Tante Anna y est partie pour chercher une villa. Il faut croire que l’oncle Vautrin est trop fatigué pour recommencer une saison au Mont-Dore.

 

Hier au théâtre, je pensais à toi et je regrettais tant ton absence. Autrefois, c’était toi qui m’y emmenais et il faisait si bon rentrer ensemble et ne pas être seule dans sa chambre et s’y retrouver avec un chéri mari amoureux. Comme c’est loin déjà ces souvenirs.

 

15 mai - LUI.- On m’apporte à l’observatoire tes deux bonnes lettres datées du Moulleau et de Paris. J’ai été content d’apprendre que votre voyage à Paris s’était effectué sans incident et que vous n’avez pas été trop fatigués. Très content d’apprendre aussi que le docteur vous avait trouvés mieux vous deux Robert. Ne crains pas de grossir, ma petite mie, tu feras plaisir à ton Geogi qui te trouvera toujours la plus belle.

 

Nous avons malheureusement très mauvais temps depuis hier et je songe aux enfants qui n’ont pas de chance pour leur retour. Je suppose bien que, si vous avez pareille pluie à Paris, tu ne vas pas dîner chez les Molard le soir et que tu restes tranquillement dans ton hôtel, il faut éviter de se refroidir. Tu me diras combien de temps tu comptes rester à Paris et quel régime le docteur te fait suivre. Profite en tout cas de ton séjour à Paris pour te distraire un peu ma pauvre Mi et aussi pour te faire faire de très très belles robes. Tu vas te moquer de ton Geogi, mais il aime te voir la plus belle, puisque tu es la plus belle naturellement.

 

Je pense que tu auras des nouvelles de Marie Paul et que tu pourras me dire ce qu’il en est puisqu’on doit l’opérer aujourd’hui. Raconte-moi aussi les petits bavardages de Marie Molard sur les Mangin ou autres, cela m’amuse énormément.

 

Le pauvre Déon a bien du mal de dormir avec moi. Il paraît que je ronfle et, comme il a le sommeil très léger, je le réveille. Mais il ne veut pas m’empêcher de dormir et prend la chose en riant. Heureusement que nous sommes tous ensemble. Ici c’est un peu triste mais on rit quand même lorsqu’on est nombreux et puis le phonographe nous distrait énormément.

 

Donne-moi des nouvelles des enfants.

 

Il croit à encore 18 mois de guerre.

16 mai - ELLE (Paris).- Enfin j’ai reçu hier soir ta lettre du 12 où tu m’apprends ton changement de position. Je suis contente de savoir que vous êtes tous ensemble, ce qui sera plus gai pour toi. Tu as retrouvé Monsieur Déon, que tu estimes et avec lequel tu sympathises, mais je regrette le départ de ton lieutenant en lequel tu avais confiance et qui t’aimait bien. Quand on s’est fait un ami, c’est triste de le perdre. Je pense que vous vous êtes mis bien vite à la besogne pour améliorer autant que possible votre position et y construire des abris de bombardement un peu éprouvés. D’après ce que tu me dis, ceux que tu avais fait faire à St Thierry ont servi pendant ton absence. Mon Geogi, que Dieu te protège toujours.

 

Je suis allée hier soir à 6 heures chez mon docteur. L’analyse a donné de bons résultats. Il m’a commencé un traitement électrique. Je suis restée étendue sur une table pendant dix minutes, il pose sur ma poitrine une espèce de lampe qui est reliée à des quantités d’appareils. Sur le moment on ne sent rien, mais cette nuit je n’ai pas bien dormi du tout et aujourd’hui je me trouve très lasse, je ne sais si c’est à cela que c’est dû ou si c’est le changement de vie, du Moulleau où je passais mes journées sur la chaise longue à ici où forcément on bouge plus. Le docteur me recommande le repos, et je vais faire encore plus attention, car tu sais je veux guérir à toutes forces pour être encore bien heureuse avec toi et retrouver de la vaillance. J’irai, je crois, chaque deux jours chez le Dr. Il me gardera de quinze à vingt jours, m’a-t-il dit hier. Ce sera un peu long à rester loin de mes enfants mais puisqu’il le faut.

 

Avant d’aller chez lui, je me suis présentée chez Alice Mangin qui m’a reçue très cordialement. Ses filles étaient habillées élégamment à la dernière mode, également comme coiffures, surtout Misie. Si elles se maquillaient, dans la rue on pourrait les prendre pour ce qu’elles ne sont pas. Je suis sortie avec Colette et Misie, l’une de rouge vêtue, l’autre de vert pomme, c’était vraiment attirant pour les regards.

 

Ce soir Marie Molard a à dîner les Phulpin et Mr Marin, député. Elle espérait aussi avoir Paul, mais sa femme lui a fait promettre de ne pas aller dans les dîners pendant qu’elle serait à la clinique, même chez sa sœur. C’est un peu exagéré, mais évidemment ce n’est pas le moment de la contrarier et il se soumet. Madame Lanique arrive vendredi pour tenir compagnie à Marie pendant sa convalescence. Elle descend chez Paul.

 

Je ne ferai donc aujourd’hui que les deux cents mètres qui me séparent de chez les Molard et n’irai pas faire de courses puisque je dois me reposer.

 

Hier nous avons déjeuné avec Mr Herrgott qui est très gai. Il est maintenant à l’aviation à Luxeuil comme conseil technique, il croit à encore 18 mois de guerre, mais le pauvre garçon est bien infirme, il marche difficilement. Il nous a amusés par sa verve. Il paraît qu’un aviateur voulait le faire monter dernièrement et lui disait qu’il lancerait sur les Allemands des petites feuilles pour leur apprendre que c’était Herrgott qui les marmitait « Herr Gott marmitt uns ». Depuis lors, on ne l’appelle plus que « mit uns » parmi ses camarades. Je t’assure qu’il n’engendre pas la mélancolie. Il m’a chargée naturellement de ses meilleurs souvenirs pour toi et m’a même demandé ton secteur pour pouvoir t’écrire.

 

16 mai - LUI.- J’ai reçu ta bonne lettre du 14 et suis content d’apprendre que tu n’es pas très loin des Molard. Cependant, comme je te le disais dans ma dernière lettre, s’il fait un peu froid le soir, ne va pas dîner chez eux et dîne à l’hôtel, cela vaudra mieux. Tu ne me dis pas quel traitement te fait suivre le docteur, cela m’intéresserait de le savoir. N’oublie pas non plus dans chacune de tes lettres de me donner des nouvelles des enfants car je comprends que Grand-mère ne peut pas passer son temps à m’écrire et elle doit t’écrire un mot tous les jours.

 

Enfin aujourd’hui nous avons eu une belle journée. J’en ai été content pour les enfants et toi et un peu aussi pour nous car, dans ce fameux bois, il ne fait véritablement pas bon les jours de pluie. On prétend d’ailleurs que nous ne resterons pas longtemps ici et tant mieux à condition que nous retrouvions une installation un peu plus confortable. Bien entendu, on s’y fait tout de suite mais ce qu’il y a de plus ennuyeux ici, c’est qu’on est loin de tout. On ne voit pas un civil et c’est toujours un peu triste.

 

Marie Paul t’a donc raconté l’histoire de sa lettre. Décidément elle s’imagine quelle a fait là un coup de maître puisqu’elle tient à ce que tout le monde le connaisse. Quant à ses recommandations, c’est encore beaucoup plus original. Ah ma pauvre Mi, Paul me disait que la guerre avait rendu bien des gens drôles et bizarres, je commence à croire que c’est vrai. Nous, n’est-ce pas, nous avons plus de bon sens et, quand nous nous écrivons, c’est pour nous dire de douces choses comme celles que tu m’écris. Mi, à la prochaine permission, fais exactement ce que tu dis et surtout n’oublie pas les points qui coupent ta phrase en deux, c’est ce qu’il y a de plus charmant. D’ailleurs ma Mi tu as toujours été la si gentille de faire plaisir à ton Geogi dès qu’il rentrait en permission. Fais-toi toute belle et profite de ton séjour à Paris pour parer comme il le mérite ton petit corps si cher que je couvre de caresses.

 

17 mai - ELLE (Paris).- J’ai trouvé ta lettre du 15 hier soir en arrivant chez les Molard et je l’ai sous les yeux pour répondre à tes questions.

 

Je crois t’avoir dit dans mes lettres précédentes que le Dr pense me garder ici une quinzaine au moins et me fait suivre un traitement électrique. Il me recommande le repos le plus complet, ce qui ne me permet pas beaucoup de courses et de veilles. Adrien voulait m’emmener au théâtre ce soir, j’ai refusé sagement, y étant déjà allée dimanche. Mais Marie parle d’aller voir Sapho samedi et je ne résisterai sans doute pas au plaisir de l’entendre.

 

Nous avons eu comme vous un temps humide et froid jusque lundi, mais maintenant il fait délicieux.

 

Marie Paul va aussi bien que possible, elle n’a pas eu de fièvre et les vomissements causés par le chloroforme ont cessé au bout de vingt-quatre heures. Tu pourrais peut-être lui écrire un petit mot lui disant tout le plaisir que te donnent ces bonnes nouvelles car je sais qu’elle est sensible aux attentions.

 

Paul a invité les Molard et moi à déjeuner demain au pavillon d’Armenonville. Tu vois que nous allons dans les bons coins et que nous volons de fête en fête. A midi aujourd’hui, c’est chez les Mangin. Pour toutes mes courses, je prends des taxis, ce qui est assez coûteux. Heureusement j’ai touché 1 163,75 de nos coupons de rente sur l’Etat. Cela me fera quelques robes et de nombreuses courses. Je me suis acheté un chapeau très joli. Ne m’engage pas trop dans la voie de l’élégance, car je m’y lancerais trop vite. Ce chapeau, pour lequel je m’étais fixé un prix, m’a tentée et j’ai fait comme les entrepreneurs, mon devis a été dépassé presque du double. Quelle frivole petite femme tu as, n’est-ce pas chéri, elle serait si contente de se faire admirer par son mari aimé, et en ce moment personne ne l’admire, c’est bien triste.

 

Au gouvernement on pense que la guerre durera encore un an, que l’Allemagne sera à bout de souffle et qu’elle nous offrira à ce moment de telles conditions de paix qu’on ne pourra pas ne pas les accepter.

17 mai - ELLE (Paris) (suite).- Mais que je te raconte notre dîner d’hier soir chez les Molard en compagnie des Phulpin et de Mr Marin, député, ami d’Adrien. Les Phulpin, très gentils, m’ont fait de grands compliments de mon chéri, se sont enquis de lui et m’ont chargée de mille choses aimables quand je lui écrirais.

 

Mr Marin, très intéressant, annonce que nous sommes en très bonne voie, qu’au gouvernement on pense que la guerre durera encore un an, que l’Allemagne sera à bout de souffle et il prétend qu’elle nous offrira à ce moment de telles conditions de paix qu’on ne pourra pas ne pas les accepter (moi je n’en demanderais pas tant pour avoir la paix plus tôt). Mais voici : l’Allemagne nous donnera la portion de terrain enclose entre le Rhin et la Moselle, tu vois jusque Coblentz. La Belgique reprendra ses positions. L’Angleterre aura les colonies allemandes et une partie des bateaux allemands. La Serbie rentre dans ses foyers. Je ne sais plus ce qu’on offre aux Russes. Enfin tu vois quel beau rêve.

 

Mr Marin prétend que les Allemands ne veulent à aucun prix de l’invasion et, quand ils verront qu’ils ne peuvent l’éviter, ils traiteront de suite.

Mr Marin prétend que les Allemands ne veulent à aucun prix de l’invasion et, quand ils verront qu’ils ne peuvent l’éviter, ils traiteront de suite. Mais après, l’empereur prendra la haute main sur l’Autriche et la Turquie et formera un vaste empire central qui sera évidemment un danger, non pas militaire, car toutes les nations seront tellement appauvries qu’elles auront besoin d’au moins 50 ans pour se remonter, mais économique. Il reconnaît que les industriels auront un mal énorme après la guerre pour faire face à toutes les exigences nouvelles de main d’œuvre et de concurrence. Il revenait du front de l’Est, qu’il avait visité en détail de St Mihiel à Belfort, et il nous racontait qu’il y a maintenant à la Schlucht un transbordeur aérien jusqu’aux environs de Metzeral et que tous les transports se font la nuit. Le jour, les Allemands essaient bien d’abattre les pylônes de soutien, mais il y en a de rechange tout près et dès qu’il y en a un abîmé, de suite on le remplace.

 

Les Phulpin ont parlé de l’occupation allemande qu’ils ont subie en août 1914. Marie Molard et eux ont très peur d’une révolution après la guerre. Mr Marin s’est moqué d’eux et a cherché à les persuader qu’il n’y en aurait pas, parce qu’on augmenterait les salaires. A dix heures chacun est rentré chez soi.

 

Dans l’après-midi, j’étais rentrée dans ma chambre, laissant Marie et Adrien se promener seuls. Je me suis installée sur mon balcon au soleil dans un bon fauteuil, les pieds allongés sur une chaise et j’ai travaillé et lu jusqu’au moment de me recoiffer et m’habiller pour le dîner. Tu vois que je me soigne et suis les prescriptions.

 

Je te joins la lettre de Maman qui te donnera des nouvelles des enfants. Robert s’était mis à tousser à Bordeaux, il avait dû attraper un courant d’air, le docteur m’avait donné la formule d’un sirop calmant, je pense qu’il aura fait son effet au bout de peu de temps. Ils sont allés ensemble au Wagon Restaurant dans une table à 4. Ils étaient enchantés et ont fait honneur au repas. Noëlle a pris note qu’elle reviendra chez tante Marie afin qu’on lui fasse pour elle seule des bons choux à la crème. Elle a été si raisonnable au wagon-restaurant.

 

Maman a distribué à toutes ses familles de communiants et de communiantes une ou 2 bouteilles de vin bouché selon l’importance de la famille.

 

Il faut croire que tu es bien fatigué si tu ronfles tant. J’ai remarqué au Moulleau, c’est surtout la première nuit que tu as ronflé, après ton voyage fatigant, les autres c’était beaucoup moins fort. Tu seras bien gentil de me dire si « ton ami va bien », comme au début de la guerre. Avez-vous pu emporter toutes vos petites affaires de votre précédent campement. Je vois qu’on n’a pas laissé le phonographe, cela me donne bon espoir pour le reste.

 

Que pense Georges de cet idiot, cet abruti de Joffre ?

18 mai - ELLE (Paris).- Ma séance d’électricité hier ne m’a plus fatiguée comme la première, j’ai très bien dormi cette nuit et me sens vaillante ce matin. J’irai à midi retrouver les Molard et Paul au Bois de Boulogne, pavillon d’Armenonville où Paul nous invite à déjeuner.

 

Hier nous avons déjeuné chez les Mangin. Alice est toujours la femme calme et courtoise que tu connais, ses filles sont un peu fin de siècle, ayant entendu de leur père des histoires gaudriolantes et de mauvais goût. Celui-ci m’a encore une fois bien déplu par sa façon de critiquer tout, c’est même honteux pour un officier et un Français. Il paraît que dernièrement pour servir à dîner ils avaient pris le concierge de Paul, et en sortant, celui-ci a dit : « Mais c’est un vrai boche cet homme-là ».

 

En ce moment son grand dada c’est Joffre, et il faut entendre toutes les épithètes dont il l’accable. Il m’a accueillie par ces mots : « Eh bien ! Marie, que pense Georges de cet idiot, cet abruti de Joffre ». Tu penses si j’ai été interloquée. J’ai répondu que tu étais une trop petite unité dans l’armée pour pouvoir juger et connaître à fond les qualités ou les défauts du commandement. Là-dessus, il s’est emballé, a trouvé que la bataille de la Marne aurait dû devenir une grande victoire sans l’incurie de Joffre, que celui-ci voulait descendre jusqu’à la Loire, qu’heureusement une fausse manœuvre de l’ennemi avait empêché cette chose monstrueuse, que dernièrement encore il voulait laisser prendre Verdun, que c’était honteux, qu’il était à décapiter, etc. etc. Pendant une heure il a développé ce thème. Il trouvait qu’on devait lui enlever le commandement de l’armée, que les autres nations avaient bien changé leur généralissime, en Angleterre, Allemagne et Russie. Les Molard et moi soutenions qu’on a fait, au début de la guerre, une telle auréole autour du nom de Joffre que pour le pays comme pour les neutres, ce serait une grosse faute de le diminuer. En fait c’est, je crois, Castelnau qui a le grand commandement militaire maintenant. Mais Pierre était tellement enragé, il se fâchait et j’étais vexée d’entendre toutes ses paroles tomber dans les oreilles de son ordonnance, qui le soir allait les semer à la caserne ou parmi ses camarades.

 

18 mai - ELLE (Paris) (suite).- On a parlé de Cornimont, il n’a pas dit qu’il ne voulait plus y retourner mais l’a laissé entendre en annonçant qu’il voudrait bien revendre la part de sa femme en 1918, tout cela d’un air si dédaigneux qui voulait bien dire : « Quand je n’y serai plus, cela ne vaudra plus rien ». Marie Molard lui a dit : « Comment Pierre, vous vous désintéressez de l’industrie textile ? - Oh ! Mais non, cet argent me servira à faire une autre affaire, peut-être dans l’Isère ». Paul Cuny disait l’autre jour à Marie qu’il la lui reprendrait bien, sa part chez les Héritiers. Mais je parie qu’au dernier moment il ne la cédera pas ainsi. En tout cas, comme le dit Adrien, son affaire de Demangevelle, où il est seul maître, ne marche pas d’une façon si étonnante qu’on soit prêt à lui confier tout son avoir pour le faire prospérer.

 

Je pense qu’il doit y avoir en ce moment des petits mélanges de comptes entre les deux usines, qui doivent être tout au profit de Demangevelle. Il a pris au Havre et ici des hommes qui s’occupent du transit des marchandises des gros bateaux sur péniches ou wagons d’après les facilités du moment et il nous a dit hier qu’on venait de lui faire une grosse erreur qui l’ennuyait, on venait d’envoyer du coton attendu à Cornimont sur Demangevelle. Je me demande s’il ne nous a pas dit cela pour le cas où quelqu’un apprendrait peut-être la chose chez les associés et que nous puissions dire que c’était par erreur. Il est tellement roublard que cette pensée n’est peut-être pas un jugement téméraire. Enfin plus je le vois, moins il me satisfait et, si tu dois rentrer à Cornimont après la guerre, je préférerais de beaucoup qu’il n’y soit plus. C’est peut-être de l’orgueil ce que je te dis là, mais nous sommes trop honnêtes pour nous entendre longtemps avec cette nature pas franche, ni droite.

 

Il est toujours aussi paternel pour son neveu Robert, il en est fier, extrêmement, et lui confère toutes les qualités. Je trouve même un peu imprudent s’il ne veut pas lui donner une de ses filles qu’il en fasse un tel étalage devant elles. Elles semblent partager complètement les idées de leur père à ce sujet comme en tous, d’ailleurs.

 

En les quittant, les Molard sont allés faire une promenade au bois de Boulogne. Comme je ne peux pas marcher, je les ai laissés partir de leur côté, puis suis allée essayer mon tailleur et dans un grand magasin acheter des costumes pour nos garçons.

 

Maman m’écrit que Noëlle n’a pas été fatiguée par le voyage, elle n’a toujours pas de fièvre et elle lui a donné lundi un peu de truite à l’eau et de purée de pommes de terre. Le rhume de Robert est presque passé. Dédé est resté seul lundi soir au fumoir pour faire ses devoirs, il est venu à 6 h ½ chercher Maman au bureau et le soir après dîner, elle a examiné les devoirs et fait réciter les leçons, tout était très bien, à part quelques fautes dans les nombres de 11 en 11, au point que Maman lui a demandé si personne ne l’avait aidé. Il en a été si content qu’il a bien recommandé à Maman de me l’écrire. Il paraît qu’ils sont tous très dociles et Maman finit sa lettre en disant : ce sont de bons petits trésors. Sois fier de ton œuvre, Monsieur Geogi. C’est toi qui leur as donné ton beau caractère droit et loyal, dont je suis si fière et qui te fait aimer de tous. Pourvu que tes fils te ressemblent. Ce sera la joie pour nos vieux ans.

 

Maman vient de recevoir une nouvelle photo de Georges très bien mais vraiment maigri le pauvre garçon.

 

18 mai - LUI.- J’ai été très heureux de recevoir tes bonnes lettres du 15 et du 16. Tu as joliment fait d’aller au théâtre, profites-en, puisque tu peux rester au lit toute la matinée, cela ne doit pas être très fatigant. Ce qu’il faut éviter surtout ce sont les courses dans les magasins ou dans les rues. La lettre de Maman et les lettres de nos chéris m’ont fait aussi bien plaisir. Le voyage n’aura donc pas trop fatigué notre petite Noëlle, j’espère que tu la retrouveras tout à fait rétablie. Mais je pense à toi lorsque tu me dis que le médecin veut encore te garder une quinzaine. Ma pauvre Mi, comment vas-tu faire, toi la maman poule, pour être séparée aussi longtemps de tes chéris. Encore un petit sacrifice à ajouter aux autres, tu vois, mais il vaut mieux bien te soigner et ne pas écourter ton séjour. Je suis bien content que tu ne sois pas tout à fait seule à Paris et puis en somme tu vois beaucoup de monde. Les Mangin t’ont invitée, me dis-tu. Les Phulpin t’invitent aussi. Si je ne m’abuse, tu aimes encore bien ces petites réunions et puis tu vas avoir des masses de choses à me raconter. Tâche de bien retenir tout ce qu’on dit afin de me le transmettre fidèlement, je suis devenu curieux.

 

Rien de nouveau de notre côté à part le beau temps qui a l’air de vouloir se maintenir. Tu peux compter que nous travaillons ferme pour faire de bons abris de bombardement, car c’est évidemment une très bonne chose et c’est facile lorsqu’on donne suffisamment de matériaux. Je suis évidemment très content d’être avec Déon que j’aime beaucoup. Le pauvre était un peu affecté ces jours-ci parce que son grand fils de la classe 18 va partir sur le front. Il paraît que ceux de la classe 18 qui se sont engagés partent avant ceux de la classe 17 qui ont été appelés régulièrement. On suppose probablement que, s’étant engagés, ils sont tous très heureux de partir. Pierre Lanique est-il parti aussi ? Mais ce qui ennuie surtout Déon c’est qu’il se rend bien compte que Mme Déon en est navrée et cela se comprend.

 

Voilà déjà huit jours que je suis rentré. Le temps passe quand même vite mais je voudrais qu’il filât encore plus vite pour te retrouver bien vite, ma chérie.

 

19 mai - ELLE (Paris).- Hier nous sommes allés déjeuner au pavillon d’Armenonville. J’y étais allée une fois conduite par Papa, mais il y avait longtemps et mes souvenirs étaient très effacés. Ce coin du bois m’a paru charmant, le restaurant très luxueux, il y a loin de ceci à notre petit Duval. On y rencontre de belles dames et demoiselles élégamment quoique peu vêtues, et c’est très curieux ce sentiment, les femmes honnêtes, bonnes petites bourgeoises dans mon genre, les regardent avec curiosité et intérêt, cherchant à deviner ce qui séduit à ce point en elles tous ces messieurs : l’attrait du nouveau sans doute, car beaucoup n’ont rien d’attirant à part leur maquillage, cheveux teints et jolis costumes.

 

Paul et les Molard sont venus à pied et moi en taxi comme une vilaine paresseuse. Paul a beaucoup causé, naturellement, de P. Mangin, des affaires, de Georges Garnier, de toi. Il dit que si Pierre Mangin vend sa part en 1918, qu’il faudra que tu en rachètes une partie, lui en prendrait aussi et Maman pourrait aussi en acheter pour que tu représentes une assez grosse part. Il dit aussi qu’après la guerre, tu devrais, si P. Mangin s’en va, dire aux associés de transporter le bureau à Epinal et y habiter. C’est assez mon avis, mais à ce propos je vais tâcher de le revoir et le prierai de n’en rien dire à qui que ce soit, car je connais mon Paul, le soir après un bon dîner il parle souvent trop, et quand l’oncle Paul vient à Epinal, je parie qu’il le fait causer. Et je préfère qu’on ne parle pas de nous. Dans un an, il sera temps de faire nos plans et surtout d’en faire part à qui de droit, ne trouves-tu pas ?

 

Le brave Paul nous a offert un déjeuner très bon, mais qui lui est revenu un peu cher, 135 fr. pour nous cinq. Nous trouvions Marie Molard et moi que c’est dommage de dépenser ainsi pour un déjeuner entre soi. Paul est très large, cela lui est égal, et il nous a raconté qu’en Russie c’est encore bien pis. Une fois dans sa vie il a été estomaqué après un dîner de dix couverts à Moscou dans lequel il avoue qu’on avait bu pas mal de champagne. Note, 1 100 et des roubles, cela fait plus de 2 000 fr. Au premier abord il a cru avoir mal lu, mais non et il a fallu s’exécuter. Heureusement qu’il avait la somme sur lui. J’ai taquiné Paul en l’appelant le grand-duc mais au fond je préfère notre petite vie simple à la sienne. Il a eu l’air de nous dire que sa femme n’a pas toujours un caractère commode. Il est vrai que la pauvre fille est excusable en raison de sa mauvaise santé. Nous n’irons la voir que dans huit jours, nous a dit Paul. Elle va aussi bien que possible, tout s’est bien passé. Si seulement cette opération pouvait lui rendre la santé.

 

Je vois que mon chéri aime bien sa petite femme et qu’il pense déjà à sa prochaine permission.

19 mai - ELLE (Paris) (suite).- Nous sommes rentrées Marie et moi chez elle, où nous avons mis sur papier un projet de partage des meubles de Mère, d’après ce que nous nous souvenions qu’elle avait, cela simplifiera notre besogne à Nancy où nous n’aurons à ajouter dans les lots que le contenu des armoires. Cela, nous l’ignorons et ne pouvons le faire de loin, comme linge, cave, etc.

 

Marie prendra dans sa maison sa part et celle d’Henry et les diverses choses que Mère a dit de transporter à Gérardmer, qu’elle n’enverra qu’après la guerre. Moi je m’entendrai avec un déménageur pour qu’il m’envoie toutes mes affaires à Cornimont, et Marie Paul les mettra sans doute dans un garage, que les Lanique avaient fait construire avant la guerre et où Marie a déjà mis ce qui lui revient de son père quand ils ont démeublé la maison pour la louer aux Houot après le bombardement.

 

Germaine était allée comme elle le fait deux fois par semaine avec une demoiselle, qui groupe plusieurs jeunes filles et leur explique les monuments de Paris et environs. Elles visitaient Notre-Dame hier, avant elles avaient vu St Germain-des-Prés, le château de Montmorency, c’est une très bonne idée. J’ai eu cela, en petit, avec l’oncle Paulo Boucher qui voulait bien parfois nous servir de cicérone.

 

A quatre heures Marie allait prendre le thé chez Madame Helbronner (Mlle Fould de Nancy). Son mari est dans l’artillerie comme toi, il paraît qu’il peint à ravir et lui a envoyé depuis le début de la guerre des masses d’aquarelles représentant leur cantonnement, ses chefs, généraux, lui dans ses divers costumes, etc. Il paraît que c’est charmant. Marie y a retrouvé Mlle Staehlin à laquelle Paul a tant fait la cour autrefois, elle est encore bien jolie, son mari est prisonnier, Jeanne Gross, Madame Georges Gross, Madame Corbin-Lederlin de Cheddes, enfin beaucoup de personnes de connaissance ou qui ont des relations communes de sorte qu’on fait vite connaissance. Je me suis reposée pendant ce temps, puis suis allée jusqu’à la Madeleine et t’ai fait envoyer quelques tranches d’ananas glacé. Pourvu qu’il t’arrive vite et bien, car j’ai peur de la chaleur.

 

La permission d’Adrien finissait hier soir, il a dû rentrer à son bureau ce matin.

 

Nos enfants vont bien. Maman m’écrit tous les jours. Noëlle reprend quelques couleurs. Par ce beau temps, on l’installe dehors autant que possible sur la chaise longue avec ses poupées et livres pour qu’elle ne se fatigue pas. Elle est très raisonnable pour sa nourriture et ne demande rien d’autre que ce qu’on lui offre, elle continue à faire beaucoup de projets de menus pour le moment où elle sera guérie complètement. Maître Robert traîne pour sa lecture, il faudrait pourtant qu’il sache lire pour ses six ans.

 

Voici le 34ème anniversaire de son mariage (elle pleurait bêtement me dit-elle pendant le discours du brave curé de Cornimont, fallait-il être à ce point sensible). Elle ne peut le croire car à présent qu’elle a de si grands enfants, à se revoir près de nos petits elle se sent encore jeune maman du moins par le cœur.

 

J’ai reçu ta lettre du 16 hier soir. Je vois que mon chéri aime bien sa petite femme et qu’il pense déjà à sa prochaine permission. Quel Geogi ! Moi aussi je t’aime chéri, mais je vois aussi que j’ai eu tort de mélanger son papier à lettres, car il ne prend pas les lettres qui vont avec les enveloppes.

 

Notre maison est de nouveau pleine d’officiers qui font leur popote. Je crois, au fond, que Pauline aime assez cela, on cause avec les ordonnances, cuisiniers et on peut espérer y gagner un mari.

 

20 mai - ELLE (Paris).- Je vais toujours très bien, il est vrai que je fais très peu de choses, me levant juste pour midi et ne sortant que vers quatre heures quand la chaleur commence à passer un peu, il y a beaucoup d’air et c’est une chaleur très supportable. J’en suis bien contente pour vous, si vous vivez au fond des bois, l’humidité et la brume seraient pénibles.

 

Hier Alice Mangin est venue nous voir, Marie Molard et moi. Elle est restée une grande heure, elle a parlé de tante Alice, de Titite qui est revenue de Nice avec des allures de vraie cocotte, les cheveux teints, les yeux allongés, poudrée et rosée, toilette sensationnelle, langage peu châtié. Il paraît qu’elle est au courant de toutes sortes de choses qu’elle ferait mieux d’ignorer et dit qu’elle épousera le premier qui la demandera pour sortir de chez ses parents. La pauvre enfant n’est pas entièrement responsable, sa mère l’a toujours laissée seule, lisant ce qui lui tombe sous la main. A Berck, elle part seule faire de grandes promenades en auto et voiture, c’est même à mon avis très dangereux, car je devine Titite une passionnée comme sa mère sous son aspect calme et elle pourrait faire bien des bêtises. Avec cela sa mère a des ambitions stupides, elle veut un grand nom, elle ferait bien mieux de chercher une bonne santé, un homme de sport. Je le plains à l’avance le pauvre homme, car ce sera une triste femme qu’il aura, elle sera jolie, mais en dehors de cela, aucune ressource et il sera trompé à la première occasion, car Titite n’aime que le plaisir et elle dit carrément que si son mari n’est pas tout à fait ce qu’elle veut, s’il semble trouver une autre femme jolie, elle cherchera autre chose aussi de son côté.

 

C’est vraiment malheureux d’entendre les jeunes filles parler ainsi. Si je ne suis plus là quand notre fille aura seize ou dix-huit ans, fais bien attention aux amies qu’elle a, aux livres qu’elle lit, et à ce qu’elle fait.

 

Il paraît qu’elle va très bien notre fille, ces beaux jours vont la remonter tout à fait. Les deux garçons ont retrouvé le jardin et leur âne avec joie.

 

Maman m’écrit que le sursis de Boullery est refusé à partir du 31 mai, c’était bien la peine de le rendre pour un mois. Elle avait encore eu un peu l’idée de faire remarcher la 2ème machine car quelques jeunes filles se plaignaient de ne pas avoir de travail, mais j’espère qu’elle va y renoncer à la suite de ce départ. La pauvre Maman recommence à être effrayée des arrivages successifs de houille. Mr le Curé de Cheniménil les a demandées Thérèse et elle pour être marraines des confirmants de nos villages mardi prochain à Bruyères. Autre corvée, mais comment la refuser ?

 

Mes séances d’électricité, 10 minutes chaque deux jours, ne me fatiguent plus du tout, c’est seulement dommage que pour si peu de chose cela me retienne si loin de mes chéris. Il est vrai que j’ai beaucoup de plaisir à être chez les Molard, qui sont si gentils et aimables pour moi. Ce soir nous allons entendre Sapho, je penserai à toi et je te donnerais bien volontiers ma place, tu serais si content d’entendre de la musique.

 

Je t’aime mon chéri, de toute mon âme. Ta Mi. Je t’écris tous les matins, reçois-tu bien mes lettres ?

 

20 mai - LUI.- J’ai reçu toutes tes bonnes lettres. Tu es bien gentille de m’écrire ainsi tous les jours. Tu ne saurais croire combien cela me fait plaisir. J’espère bien que tu iras au théâtre aujourd’hui pour voir Sapho. C’est très joli et il serait regrettable que tu ne la vis pas. Profite donc un peu de ton séjour à Paris. Je suis bien persuadé que cela ne peut pas te fatiguer. Tu as tout le temps de rester au lit toute la matinée et tu ne reviendras pas tous les jours à Paris. Et puis bien entendu il ne faut pas faire de courses à pied, prends un bon taxi, bien moelleux, et fais-toi conduire au bois de Boulogne ou ailleurs, cela te distraira. Tu me dis que ton traitement ne te fatigue plus. J’en suis bien heureux et j’espère bien que d’ici quelques mois tu seras tout à fait d’aplomb. Dépêche-toi car le bon Dieu n’attend que cela pour nous réunir. Comme il fera bon, lorsque je reviendrai, nous promener ensemble avec nos chéris qui sont en effet de purs trésors. Oui, ce sont d’excellentes natures et nous pouvons remercier le bon Dieu qui nous a toujours comblés et nous protège sûrement. Seulement, c’est à leur maman qu’ils doivent leurs grandes qualités surtout. Mimi est si douce, si bonne, si intelligente, si sensée, qu’il était impossible que nos enfants aient mauvais caractère et ne soient pas intelligents. C’est pour cela, vois-tu Mimi, qu’il ne faut pas trop crier contre la guerre. Nous eussions été véritablement trop heureux s’il n’y avait pas eu ce petit nuage dans notre ciel si pur. Acceptons donc ce gros sacrifice en compensation des douces joies que nous avons eues et que nous aurons encore plus tard.

 

Ce que tu me dis de Pierre Mangin ne m’étonne pas. Il est certain que, s’il quitte les Héritiers, il ne voudra pas conserver sa part car il n’a confiance qu’en lui. Mais après tout, comme tu le dis, il n’a pas fait tant de merveilles à Demangevelle ! On lui laissera vendre sa part, voilà tout. La seule chose qui m’ennuie c’est qu’en effet il y a des procédés qui me répugnent et comme ledit sieur n’hésitera pas à nous prendre tous nos ouvriers, il y aura certainement un moment dur à passer. Il est vrai qu’après la guerre, ces petits moments durs ne seront rien à côté de ce que nous aurons vu. On sera devenu plus courageux, plus philosophe et à ce point de vue-là aussi, la guerre n’aura pas été inutile.

 

El siob ed truocinreg[1] va bien. Je t’envoie une photo prise avant ma permission au Ft de St Thierry près de Reims où le commandant nous avait convoqués.

 

Qu’on se sent loin de la guerre en voyant toutes ces jolies personnes blanches et roses, décolletées, avec des robes charmantes, couvertes de bijoux.

21 mai - ELLE (Paris).- Que dis-tu de la chaleur, elle commence à bien faire. J’ai la fenêtre ouverte toute grande à l’ombre pourtant et j’ai bien chaud. Et toi, mon adoré, tu dois être bien plus mal que moi dans ton gourbi tout petit, peux-tu laisser la porte ouverte sans craindre les rats ?

 

Je suis allée hier faire une visite à Madame Roques, que je n’ai pas trouvée, puis ai été à la poste chercher des mandats pour mes bonnes à Cornimont et un de dix francs pour Voinson auquel je n’avais rien envoyé depuis longtemps, et en passant j’ai vu au musée Galliera l’exposition des œuvres des mutilés où il y a des choses intéressantes, beaucoup de jouets surtout, qui étaient jusqu’alors spécialités allemandes.

 

Nous avons dîné à 6 heures ¼ pour aller à l’Opéra Comique où Sapho commençait à 7 h 1/2. C’est vraiment bien plus agréable ces spectacles qui commencent de bonne heure et bien moins fatigant. On sortait à 11 heures, et heureusement car on ne trouve pas de taxi et comme le métro arrête à 11 h 1/2, il faudrait revenir à pied, ce qui ne m’irait pas du tout. C’était la première fois que j’entendais Sapho, je pensais à toi à chaque instant et surtout au moment des jolis airs « Qu’est-ce qu’il est loin mon pays » ou « Pendant que tu travaillerais », « Petit, voici ta lampe », etc. C’eût été bien meilleur de t’avoir près de moi en entendant tout cela, et le soir en rentrant je songeais à nos retours de théâtre autrefois, dans notre chambre quand mon chéri mari m’aide à me déshabiller en me disant des tendresses, et maintenant, je suis toute seule et lui aussi, et c’est encore bien plus triste pour lui que pour moi qui me distrais le jour et vois de jolies choses. Il y avait de bien jolies femmes hier au théâtre, d’abord la chanteuse Mlle Chenal, qui est ravissante comme figure et corps. Dans les loges nous avons vu la fameuse Lavallière et d’autres actrices que je ne connaissais pas mais que Marie Molard, en parisienne qu’elle est, m’a nommées. Qu’on se sent loin de la guerre en voyant toutes ces jolies personnes blanches et roses, décolletées, avec des robes charmantes, couvertes de bijoux. Beaucoup d’officiers, soit permissionnaires, soit blessés ou mutilés qui parlent entr’eux et les mots de blessés, de tués, de flanquements de mitrailleuses se mêlent aux conversations frivoles. C’est curieux et donne bien l’image de la vie égoïste. Les uns s’amusent, les autres peinent, d’autres meurent sans que le cours des siècles s’en trouve arrêté.

 

Maman est allée à Nancy voir le consul d’Italie au sujet d’Ongagna qui craint d’être appelé. Craignant d’avoir des difficultés pour trouver ledit consul d’Italie, elle est partie bien tôt à sa recherche et bien l’en a pris car de la mairie à la Préfecture personne ne savait sa résidence actuelle, ayant déménagé de la rue des Bégonias près de la gare depuis les bombardements. Enfin elle l’a trouvé rue du Manège derrière la cathédrale et elle revient avec la marche à suivre en les 2 points qui l’intéressent : faire venir 9 ouvriers italiens et faire exempter Ongagna. Elle a fait partir pour son prisonnier un colis important de conserves de chez Robardelle et Félix Potin. Dans le train, elle lui a écrit pour s’avancer, car elle a peu de temps à Docelles, et elle a préparé les brouillons à A. Ferry et Méline au sujet de Boullery.

 

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 21/05/1916 (N° 1326)

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Le général Mangin - Commandant de la division qui reprit le bois de la Caillette

L’affaire récente qui aboutit à la reprise du bois de la Caillette a mis le nom du général Mangin au premier plan de l’actualité. Il nous semble donc opportun de donner à nos lecteurs le portrait de ce chef énergique, de ce merveilleux conducteur d’hommes qui, après avoir bien servi son pays sur la terre d’Afrique, le sert non moins glorieusement aujourd’hui sur la terre française. Le général Mangin est un des plus illustres parmi les conquérants et les organisateurs de nos colonies. Tout le monde sait qu’il fit partie de la célèbre mission Marchand. Depuis lors, il n’a cessé de rendre les plus grands services à la cause coloniale française et l’on peut dire qu’il fut le véritable créateur de cette armée noire qui nous fut si précieuse dans toutes nos guerres lointaines et qui nous sert si bien dans la présente guerre, de cette armée noire dont la fidélité égale le dévouement.

 

Dès le début de la guerre, le général Mangin reçut un commandement. Mais ce n’est plus à des Sénégalais qu’il commande. Sa division est composée plus particulièrement de gens du Nord : Parisiens et Normands. Il n’est pas moins populaire, ni moins aimé parmi eux qu’il ne l’était naguère parmi ses soldats d’Afrique. On a pu voir dans la reprise du bois de la Caillette quel esprit d’héroïsme et d’abnégation anime ses troupes. « Dans cette affaire, disait un officier qui y assista, tous nos soldats se distinguèrent magnifiquement. » Ils furent dignes du chef illustre qui les commande, et auquel la France, de ce fait, doit une gratitude nouvelle.

 

 

 

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Les soldats russes en France - Ignatof l’enfant du régiment

Ce n’est pas seulement en France que la guerre a exalté l’âme héroïque des enfants. Nombreux sont chez nous les enfants de moins de seize ans qui suivirent les soldats dès le début de la guerre, et chez lesquels la valeur n’attendit pas le nombre des années. Quelques-uns ont payé de la vie leur dévouement à la patrie ; d’autres, au prix de graves blessures, ont conquis croix et médailles sur le champ de bataille. Mais la jeunesse russe ne le cède en rien sur ce point à la jeunesse française.

 

On sait que bon nombre de femmes sont parvenues à se glisser dans les rangs de l’armée de nos alliés. Mme Koudachef, l’exploratrice, s’est engagée dans une sotnia de cosaques. Mlle Todilowsky, fille d’un colonel, a suivi son père dans les combats. Anna Krasilnikow, engagée sous un nom d’homme, a pris part à dix-neuf combats. Mlle Kokowtseva, des cosaques de l’Oural, a été blessée deux fois et a reçu des mains du tsar la croix de Saint-Georges. La même distinction a été accordée à Mlle Tiviltchena citée plusieurs fois à l’ordre du jour. Mme Ivanhof commande une compagnie de mitrailleurs à l’armée du grand-duc Nicolas. Mlle Samosova est pilote d’aéroplane… Et j’en pourrais citer vingt autres.

 

Or, les enfants ne sont pas moins nombreux que les femmes dans les rangs de l’armée russe. Quelques-uns d’entre eux se sont déjà distingués dans les batailles. L’un d’eux, Misha Turukhanis, se montra même si vaillant au cours d’une reconnaissance qu’il obtint non seulement la croix de Saint-Georges, mais encore le grade de lieutenant honoraire. Et Misha Turukhanis n’avait que treize ans. La plupart des régiments russes ont leur petit soldat. C’est ainsi que, dans l’un des régiments qui viennent de venir en France et qui sont cantonnés au camp de Mailly, se trouve le jeune Ignatof.

 

Ignatof est enfant de Moscou. Lorsque la guerre fut déclarée, il obtint de son père la permission de s’enrôler. Il fit ainsi la campagne de Galicie. Ignatof est adoré de tous les soldats, qui s’ingénient à lui épargner les petites souffrances inhérentes à la vie de campagne. L’enfant est doué d’une intelligence vive. Il est reconnaissant de tout ce qui est fait pour lui : « Les soldats, dit-il, m’aiment comme leur enfant ; je les aime comme mon père. » Quoique âgé seulement de treize ans, Ignatof, d’un caractère très docile, a su parfaitement se plier à toutes les exigences de la discipline, dont il se fait un scrupule de ne pas enfreindre les règles. Il a aussi une autre qualité : la politesse… Il salue militairement, simplement, correctement les supérieurs qu’il croise. Est-il utile de dire qu’il a déjà conquis, à Mailly-le-Camp, les sympathies de toute la population ?

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Poste téléphonique dans une tranchée belge

Sur le front belge - Ambulance démontable

Un 120 long

L'artillerie lourde sur le front

Patrouille de chasseurs d'Afrique traversant un village

Une usine électrique installée par les poilus sur le front

L'heure de la soupe dans un blockhaus

La confection des chevaux de frise

Transport des troupes sur les routes de la Meuse

Section se rendant aux tranchées

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Equipe de travailleurs construisant des tranchées

Un "magasin d'habillement" dans les abris de 2e ligne

Repêchage d'une mine flottante sur le littoral belge

Caisson à eau potable, fourni par le Touring Club

Sur le front d'Alsace "Le Sabot"

Maison d'aviateur faite avec les caisses des avions

Le chien du 163e

Dans les Vosges - Un convoi d'ambulances

Infirmerie vétérinaire

Le blessé fait la lecture à ses infirmiers

 

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Les chiens de guerre - Nos poilus à quatre pattes sont fêtés aux Tuileries
  • Allemagne - La crise alimentaire en Allemagne - Le nouvel office du ravitaillement
  • Saint Domingue - Les troubles de Saint-Domingue
  • Théâtre - Réjane joue "Zaza"
  • Les théâtres depuis la guerre
  • Le procès de Roger Casement
  • Santé - Traitement électrique
  • Espagne - Les 30 ans du roi Alphonse
  • Paix - Conditions de paix
  • Religion - Les communiants
  • Généraux - Joffre
  • Suède - La neutralité de la Suède et la parole des Alliés
  • Paris - Le Pavillon d'Armenonville
  • Religion - La confirmation
  • Musée Galliera - L'exposition des œuvres des mutilés
  • Théâtre - Sapho à l'Opéra Comique
  • Théâtre - Mlle Chenal, Lavallière
  • Italie - Consul d'Italie à Nancy
  • Général Mangin, commandant de la division qui reprit le bois de la Caillette (Portrait dans LPJ Sup)
  • Etats-Unis - Voix américaines (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Conseils pratiques - Mensonges, cachoteries, petites ruses (LPJ Sup)


[1] Le bois de Gernicourt (noms de lieux écrits à l’envers : convention entre eux pour déjouer la censure et pouvoir préciser l’endroit où il se trouve)



14/05/2016
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