14-18Hebdo

14-18Hebdo

83e semaine de guerre - Lundi 28 février au dimanche 5 mars 1916

 

LUNDI 28 FEVRIER 1916 - SAINT MACAIRE - 575e jour de la guerre

MARDI 29 FEVRIER 1916 - SAINT DOSITHEE - 576e jour de la guerre

MERCREDI 1ER MARS 1916 - SAINTE EUDOXIE - 577e jour de la guerre

JEUDI 2 MARS 1916 - SAINT CHARLES LE BON - 578e jour de la guerre

VENDREDI 3 MARS 1916 - SAINT MARIN - 579e jour de la guerre

SAMEDI 4 MARS 1916 - SAINT CASIMIR - 580e jour de la guerre

DIMANCHE 5 MARS 1916 - QUINQUAGESIME - 581e jour de la guerre

Revue de presse

-       Le furieux élan de l'ennemi contre Verdun paraît arrêté

-       Le tourisme américain en France - La Voie sacrée

-       La lutte autour de Douaumont

-       Le Kaiser est venu pour "l'effort suprême"

-       Le grand effort allemand sur terre et sur mer

-       La perte du paquebot "Provence II" - Le navire, armé en croiseur militaire, coule en Méditerranée - 870 passagers ou hommes d'équipage sont sauvés

-       Un déraillement à Maisons-Alfort - 7 tués - 36 blessés

-       La seconde phase de la bataille de Verdun - Vers Douaumont l'ennemi est refoulé et ses rangs sont décimés par notre feu

-       Mounet-Sully est mort

-       Navarre a abattu son sixième avion ennemi

-       Lutte acharnée pour la possession de Douaumont

-       Explosion d'un dépôt de munitions à Saint-Denis - Nombreux morts et blessés - Gros dégâts

-       L'échec de Verdun attriste les Berlinois

 

Morceaux choisis de la correspondance

C’est curieux ces rayons X, ils ont dû rendre bien des services depuis la guerre pour tous les blessés.

28 février - ELLE (Arcachon).- Je reçois ta lettre du 19 qui a couru à Docelles et vient de m’être réadressée. J’y vois que tu es bien mal installé mon pauvre adoré dans un affreux gourbi, dans l’eau et la boue. Si tu veux une ou plusieurs paires de draps, écris à Pauline de t’en envoyer, veux-tu aussi des serviettes de toilette, des taies d’oreiller. Tu n’as qu’à lui demander ce que tu veux. Mais au lieu d’envoyer le colis à Besançon, il vaudrait mieux l’envoyer au bureau central militaire à Paris, rue du Bouloy, cela irait plus vite. Si tu écris à Pauline, écris gros pour qu’elle comprenne. Je suis bien fâchée que tu sois si mal partagé, quelle bêtise de vous faire changer ainsi de secteur.

 

Voilà notre premier beau jour avec un très bon soleil. Le vent est encore un peu fort, mais dans les pins on le sent à peine. Les enfants y sont allés déjà ce matin et nous allons y partir tous ensemble y passer l’après-midi, j’emporte ma chaise longue qui est très légère en toile, facilement transportable. Tu me demandes dans ta lettre du 19 si je suis contente du traitement du docteur. J’en suis très satisfaite, je me sens bien mieux qu’avant et mon augmentation de 2 K.500 est une preuve que ce qu’il m’a ordonné m’a réussi. Ma visite à Paris n’a fait que me confirmer dans mon idée que c’est un homme très sérieux. J’ai donc été radiographiée, examinée de tous côtés. Il m’a même pris ma pression artérielle dont tu te moquais. Je suis à ce point de vue fort en dessous de la moyenne qui est 16, je n’ai que 12. Il paraît que c’est beaucoup trop peu et que d’ailleurs j’ai un tout petit cœur qui ne fait pas assez de travail. Au fait c’est peut-être parce qu’il aime trop son Geogi et qu’il s’absorbe en lui. Mais il faut qu’il batte plus fort. A la radiographie je voyais très bien le cœur de Robert qui battait régulièrement. C’est curieux ces rayons X, ils ont dû rendre bien des services depuis la guerre pour tous les blessés.

 

A propos de la réunion de dimanche, tu devrais bien vite écrire à Paul ce que tu penses des comptes courants. Moi je trouve qu’il faudrait fixer un maximum et un intérêt assez bas pour que les associés ne tiennent pas à laisser de l’argent à l’usine. Ou bien on devrait dire que lorsqu’on fera des distributions on les fera en numéraire, vous n’avez pas besoin de les faire à tous les associés le même jour, cela peut être échelonné sur deux mois et les associés qui ne veulent pas de virement peuvent bien venir à Cornimont toucher leur somme une fois par an. En tout cas, Maman ne dira rien, mais tu sais il ne faut pas trop compter sur Pierre Mangin pour soutenir un peu les intérêts des gérants. Il va plutôt se ranger du côté des associés si c’est vrai comme le disent Paul et Adrien qu’il pense à fonder une nouvelle affaire et à quitter les H.P. Il paraît qu’en ce moment il soutient une nouvelle thèse. Dès la fin de la guerre, les H.P. devront aller bâtir une affaire dans l’Isère pour profiter de la houille blanche. C’est le nouveau dada.

 

Maman nous quitte vendredi prochain, elle s’arrêtera un jour à Angoulême et arrivera à Paris le dimanche matin et à Docelles le lundi soir. Cela l’ennuie bien de nous laisser et nous aussi de la voir partir seule. Elle pense rester à Docelles trois semaines et nous revenir. Pendant ce temps elle prendra Oda pour la servir puisque nous avons ici Marie Ehling. Celle-ci est d’une humeur exquise. Elle trouve tout charmant, la mer, le pays, la maison, sa cuisine. Les pauvres filles sont très mal montées comme lits, elles n’ont qu’une paillasse. Si c’était chez nous il y a longtemps que Marie nous aurait traitées de « tyrannes sans cœur » (c’est sa grande injure), et au contraire je l’entendais hier causer avec Elise et dire qu’elle n’avait jamais si bien dormi de sa vie. Enfin c’est la joie.

 

Nous sommes si au calme ici, on s’y sent bien plus loin de la guerre que chez nous, cela ne m’étonne pas que les gens du Midi n’aient pas la même mentalité que nous.

29 février - ELLE (Arcachon).- Je t’envoie un affreux dessin que je viens de faire de notre maison pour que tu te rendes mieux compte de notre installation. Tu verras que toutes les chambres ont de grandes portes-fenêtres qui donnent beaucoup d’air et de lumière. Il y a un balcon du côté du jardin sur lequel donne ma chambre et où je passe mes matinées car il est très ensoleillé. Du côté mer il y a une terrasse dallée de plein pied avec le jardinet qui descend en pente douce vers la plage, distante de la maison que d’une vingtaine de mètres. Hier soir nous avons eu un coucher de soleil admirable, la mer était calme et nous sommes restés une bonne heure à nous chauffer au soleil comme des lézards tout en regardant les enfants jouer dans le sable. Aujourd’hui malheureusement la tempête et la pluie sont revenues et on n’a plus pu sortir depuis midi. Je suis sur mon balcon bien emballée dans des couvertures pour t’écrire et ensuite je ferai mes calculs de prix de revient qu’on m’envoie très exactement en écrivant à Maman le journal de l’usine. Cela m’intéresse et je veux les continuer, mais nous mettrons longtemps avant d’avoir une moyenne, car les sortes sont très diverses.

 

Nous sommes si au calme ici, on s’y sent bien plus loin de la guerre que chez nous, cela ne m’étonne pas que les gens du Midi n’aient pas la même mentalité que nous. La guerre semble être dans un autre pays et on ne s’intéresse qu’aux secteurs dans lesquels on a un être cher. Dans nos Vosges, on est pris dans l’ambiance, les passages de troupes, les autos qui circulent, le canon qu’on entend, tout vous y fait penser. Tandis qu’ici on est entouré d’oisifs, de jeunes femmes élégantes, et c’est triste à dire, on ne trouverait pas étonnant que la guerre dure.

 

Ce que Maurice a ressenti à Angoulême l’an dernier à pareille époque en voyant Paul L.J. dire d’une façon si calme que la guerre durerait jusqu’en 1917 ne me surprend pas. Quand on vient du front ou même comme nous d’un front fuyant, comme disait Mr Callies, cette sérénité des choses et des gens si étrangers à la guerre vous agace un peu. On se dit qu’on est bien bête de se faire tuer pour eux. Il faut être comme mon Geogi et voir les choses de haut, avec l’idée du devoir envers et contre tout. N’empêche que je voudrais bien te sentir à l’abri, tu sais mon doux trésor, ce serait si bon d’aller te retrouver à Nantes ou ailleurs et d’y rebâtir un petit nid en attendant que nous rentrions dans notre maison. J’ai prévenu Pauline que tu lui demanderas sans doute des draps, serviettes, taies, etc. Si tu vas parfois à Reims, va donc faire visite à Mr Benoît, le patron d’Alfred Geny. Il paraît qu’il est très aimable et bon, cela te changerait un peu de ta vie de tranchées.

 

Je t’avais envoyé avant de partir de Docelles des mouchoirs que tu y avais laissés lors de ta dernière permission et des manchettes, mais ces dernières si mal repassées par Elise que tu seras obligé de les faire recommencer. Je voulais y joindre quelques lichens mais je n’en ai pas trouvé et j’en ai acheté à Epinal en partant, je te les enverrai demain.

 

Nous mangeons de bonnes huîtres ici, très fraîches. On en profite puisque c’est bon pour les enfants ainsi que le poisson de mer.

 

Tu sais que j’ai froid dans mon grand lit le soir et que je suis obligée de mettre mon manteau de voyage sur mes couvertures. Quel dommage que tu ne soies pas là pour me réchauffer. On se mettrait bien près l’un de l’autre et il ferait délicieux et je n’aurais plus froid.

 

Edouard blessé Douaumont décédé à Bar-le-Duc. Que c’est affreux de penser qu’un gentil petit ménage comme celui-là est maintenant séparé à jamais. Et combien y en a-t-il hélas de semblables ?

1er mars - ELLE (Arcachon).- Je suis horriblement triste aujourd’hui depuis que nous avons reçu l’affreuse nouvelle de la mort d’Edouard Michaut. Hier je ne sais pourquoi nous nous en étions inquiétées en lisant les comptes rendus des journaux sur toutes ces batailles acharnées et avions envoyé un télégramme aux Vautrin pour avoir des nouvelles. Hélas ! Ce matin nous recevions une dépêche qui a dû être envoyée avant de recevoir la nôtre, ou alors de suite après, disant Edouard blessé Douaumont décédé à Bar-le-Duc.

 

Que c’est affreux de penser qu’un gentil petit ménage comme celui-là est maintenant séparé à jamais. Et combien y en a-t-il hélas de semblables ? Moi qui enviais Madeleine qui avait eu plusieurs fois cette année la joie de voir son mari pendant les mois de repos du 20e corps aux environs de Nancy, voilà son pauvre mari tombé bien vite après. Quelle douleur pour toute leur famille. L’oncle Vautrin, qui n’est pas bien portant va en ressentir un coup terrible. Ils croyaient toujours Edouard bien plus en sûreté que Paul Boucher. Tante Anna disait : « Oh ! Edouard est dans l’artillerie, tandis que Paul ! ». Il est vrai que jusqu’alors ils n’avaient pas eu beaucoup d’angoisse à son sujet. Tu feras bien d’écrire à l’oncle Vautrin car ils doivent être bien affligés. Je sais bien que les lettres dans ce cas ne signifient pas grand-chose et ne consolent pas.

 

Ici nous avons toujours le même temps froid et pluvieux et on peut à peine sortir aujourd’hui. André, en ce moment est en promenade avec les petits Boucher. Noëlle et Robert qui étaient déchaussés sont restés. Elise lit des images à Robert, c’est amusant de l’entendre lire avec son accent alsacien, mais elle lit pas mal le français. Quant à Noëlle, elle est plongée dans « Les Petites filles modèles », que Maurice avait apportées en gare de Toul pour elle, croyant que nous passions par là et Thérèse les lui a données de sa part. Elle a déjà presque fini le livre et elle en est enchantée, c’est à peine si elle lève les yeux. C’est bien commode lorsque les enfants aiment la lecture, car ils ne bougent pas et pendant ce temps les mamans sont tranquilles. D’ailleurs nos enfants sont sages depuis quelque temps, ce sont plutôt les petits de Maurice qui sont bruyants et grognons, surtout Françoise.

 

Donne-moi souvent de tes nouvelles, mon chéri, tu sais que j’ai tant de plaisir en recevant de tes lettres. Pourvu que les Allemands n’aient pas l’idée d’attaquer de votre côté.

 

2 mars - ELLE (Arcachon).- Un petit mot seulement pour te dire que nous allons tous bien, malgré le mauvais temps qui nous empêche de sortir et qui rend les enfants de Thérèse très grognons. Les nôtres sont sages, ils font leurs devoirs très gentiment. Noëlle fait les mêmes qu’André mais elle grogne parce qu’ils sont difficiles. Quel dommage que nous ayons ce vilain temps, car il ferait si bon par le soleil. André dévore, il n’y a pas d’école ici et d’ailleurs à mon avis ce n’aurait pas été la peine de l’amener ici pour l’enfermer tout le jour. C’est probablement la dernière année où on peut encore lui faire interrompre ses classes. J’espère que les années prochaines il sera plus fort et n’aura plus besoin de repos au milieu de l’année.

 

Si seulement, tu m’avais écoutée et avais accepté d’aller dans une poudrerie, je ne serais pas toujours dans l’angoisse et la crainte à ton sujet.

3 mars - ELLE (Arcachon).- Voilà une semaine passée ici et malheureusement toujours le même temps, pluie, bourrasque, grêle, tout s’en mêle pour nous faire regretter d’être venues dans ce soi-disant pays chaud. Une autre fois, nous n’écouterons plus les Laroche-Joubert et nous irons dans le vrai Midi, ou plutôt, que dis-je, nous resterons tranquillement chez nous. Chaque fois que nous voyageons, il nous arrive des malheurs. Quand nous étions à Royan, nous avons eu déjà notre séjour assombri par la mort de Louise. Celui-ci est déjà endeuillé dès le début par la mort du pauvre Edouard Michaut, pourvu que ce soit la seule victime de la famille. Je ne puis détacher ma pensée de Madeleine, veuve et désolée. Si seulement, tu m’avais écoutée et avais accepté d’aller dans une poudrerie, je ne serais pas toujours dans l’angoisse et la crainte à ton sujet. As-tu au moins des abris un peu solides et capables de résister à un bombardement. Si les Allemands lâchent Verdun, ils vont essayer de taper ailleurs et ce sera peut-être sur vous.

 

André et Noëlle sont en promenade, j’ai gardé Robert qui retoussait hier. C’est probablement le vent qui était trop fort ces derniers jours qui lui a redonné cette irritation. Aussi je ne le sors pas de la chambre pour arrêter de suite cette mauvaise disposition. Maman nous a quittés ce matin. Elle s’arrêtera vingt-quatre heures à Angoulême, puis à Paris pour la réunion et à Nancy pour voir les Vautrin. Mais elle aura un voyage ennuyeux car tu as vu dans les journaux qu’il n’y a plus d’express, les quelques trains qui circulent encore sur l’Est sont omnibus, comme au début de la guerre et lorsque je suis allée te voir à Meudon.

 

Maman demande que tu veuilles bien lui donner une fois de tes nouvelles entre le 5 et le 12 et entre le 12 et le 19 car mes lettres mettront au moins trois jours pour lui arriver et par conséquent les nouvelles de toi seraient anciennes lorsqu’elles lui arriveraient.

 

Je me demande ce que deviennent Camille Biesse et Georges Humbert. Le premier est sûrement à Verdun avec le 20e corps. Je vais écrire un petit mot à Cécile pour avoir de ses nouvelles.

 

Georges a le temps bien long, mais en voyant ces hécatombes dans toutes les grosses batailles, il faut se féliciter de le savoir à l’abri.

Maman a reçu deux cartes de Georges ces jours derniers. Il a reçu la visite du prince de Bade, qui s’occupe paraît-il beaucoup des prisonniers et de la Croix-Rouge en Allemagne. Il avait annoncé lui-même à Georges qu’il allait venir visiter le camp en lui envoyant une carte le représentant avec ses petits-enfants jouant dans le parc de son château à Karlsruhe. Il a encore parlé à Georges des Michaut de Baccarat chez lesquels il a logé pendant 10 jours et avait même chargé Georges de leur envoyer ses bons compliments. Georges nous disait de l’écrire à Mme Michaut mais tu penses bien que nous n’en ferons rien. Georges a le temps bien long, mais en voyant ces hécatombes dans toutes les grosses batailles, il faut se féliciter de le savoir à l’abri.

 

Dédé fait bien ses devoirs et il commence à raisonner comme un petit homme. Hier j’ai causé seule un moment avec lui, il fait déjà bon, mais je ne crois pas qu’il sera débrouillard. Ce sera un timide, et il serait mieux en curé qu’en industriel ou commerçant, car il est trop naïf, il se fera toujours rouler, pauvre chéri Dédé. Robertus saura mieux causer et se démener.

 

Je t’ai envoyé hier une petite boîte de lichens. Je voulais aussi t’envoyer un foie gras mais il paraît qu’on ne peut plus envoyer de postaux et que même par la poste il vaut mieux attendre un peu de calme.

 

4 mars - ELLE (Arcachon).- J’ai reçu hier soir ta lettre du 29. Thérèse était ennuyée car elle n’en avait pas de Maurice depuis l’arrivée. Aujourd’hui elle en a reçu une datée du 25. Il faut croire qu’on a arrêté les correspondances un grand moment dans ce secteur, car des Vosges les lettres mettent deux jours seulement pour nous arriver.

 

Nous avons du soleil par intermittences aujourd’hui mais pas de pluie, ce qui est une merveille, car depuis notre arrivée nous n’avons pas été gâtés. Le vent semble venir de l’Est et comme c’est le premier jour de la lune, espérons que le beau temps va nous revenir.

 

Nous mangeons beaucoup de poissons, on en profite puisqu’il est bien frais ainsi que des huîtres. Nos enfants les aiment beaucoup, on avait essayé d’en donner aux petits Françoise et Lili, mais cela leur a donné de suite des rougeurs.

 

Ici nous n’avons malheureusement pas l’électricité, il y a le gaz à la cuisine, au corridor et à la salle. Dans les chambres nous avons des bougies, ce qui m’empêche de lire dans mon lit le soir comme je le fais à Docelles. Maman est enchantée, car elle prétend que c’est une très mauvaise habitude et que je m’endormais trop tard. Aussi elle m’a fait promettre en partant de ne pas recommencer, car j’avais émis l’idée de prendre une lampe à pétrole au lieu d’une bougie pour ma chambre. De sorte que j’éteins de suite et je pense à mon chéri qui est tout seul dans son gourbi et qui n’a pas comme moi un bon lit et une chambre bien close.

 

Maguy t’a écrit qu’elle allait venir avec nous, mais elle a encore très peur de la contagion pour son fils et je ne crois pas qu’elle vienne avant avril, car dans chacune de ses lettres elle nous demande si les enfants toussent encore, nous dit qu’il faut les mettre beaucoup à l’air. Je pense qu’elle attendra que nous soyons suffisamment désinfectés et aérés.

 

As-tu vu dans « Le Temps » que Maurice Masson, l’ami de l’abbé Hamant, va passer sa thèse de doctorat ès lettres. Il était sergent jusqu’alors et je me demande comment il a trouvé le temps de travailler.

 

Il paraît que P. Mangin a remis la réunion à une date ultérieure à cause de la mort d’Edouard Michaut.

 

Au fait, je ne t’ai jamais demandé s’il fallait faire une déclaration pour l’impôt sur le revenu. Je crois que je n’ai pas à la faire puisque tu es mobilisé. D’ailleurs il n’y aurait pas grand-chose cette année puisque toutes les valeurs industrielles n’ont rien donné. Tu me diras ce que je dois faire à ce sujet, car je t’avoue que je n’ai pas lu dans les journaux les articles le concernant.

 

Il semble qu’on ait bien du mal à Verdun de les empêcher de passer, combien toutes ces attaques et contre-attaques vont-elles nous coûter d’hommes ? Ces diables de gens ne se lasseront donc jamais ! Quand se décideront-ils à rentrer chez eux et à nous faire le plaisir de nous réunir ?

5 mars - ELLE (Arcachon).- Nous allons tous très bien malgré le temps qui ne se décide pas à se tourner au beau. Il ne pleut plus mais il fait très froid et aujourd’hui il est impossible de rester dehors sans marcher vivement pour se réchauffer. Et je renonce même à ma station sur ma chaise longue où j’aurais trop froid. C’est vraiment vexant d’avoir traversé toute la France pour retrouver la même température que chez nous. Nous sommes bien tranquilles Thérèse et moi à la salle à manger où notre fourneau ronfle. Elle écrit à Maurice, ses deux enfants et Robert sont au lit, André et Noëlle se promènent avec les bonnes, et nous pourrions presque nous croire chez nous. Nous répétons à chaque instant, il ferait très bon s’il faisait chaud. Il fera très bon quand nous aurons du soleil. Mais je crains bien qu’il tarde encore, car nous voici au 5 mars, vers le 20 nous aurons les tempêtes d’équinoxe qui nous ramènerons encore la pluie. Enfin, du moment que les santés ne souffrent pas de cette humidité et de ce froid, il ne faut pas trop se plaindre.

 

Hier nous avons eu un ennui. La bonne de Thérèse a été rappelée par télégramme à Cheniménil par sa mère, « Marcel gravement malade, viens de suite ». Elle est donc partie hier soir à 8 h 1/2 pour arriver ce matin à Paris. Thérèse en est bien ennuyée non pas pour elle, parce que les bonnes Marie et Elise ont le temps ici de faire le ménage et de s’occuper des enfants un peu, la villa ne demandant pas grands soins, mais c’est surtout pour la filature, où Marcel quoique bien jeunet est le seul ancien, et on peut se demander qui le remplacera, soit pendant sa maladie, soit s’il meurt. Mais j’espère que cette deuxième hypothèse ne sera pas à envisager et que sa mère s’est affolée trop vite, ne pensant pas qu’elle infligeait à sa fille un voyage long et fatigant surtout maintenant que les express n’existent plus sur l’Est.

 

Et toi, mon chéri, vous souffrez encore bien plus des intempéries et du froid que nous, les boches vous laissent-ils tranquilles ? Il semble qu’on ait bien du mal à Verdun de les empêcher de passer, combien toutes ces attaques et contre-attaques vont-elles nous coûter d’hommes ? Ces diables de gens ne se lasseront donc jamais. Quand se décideront-ils à rentrer chez eux et à nous faire le plaisir de nous réunir. Voilà le Carnaval aujourd’hui, je ne m’en doutais pas. Il a fallu que Monsieur le Curé annonce le mercredi des Cendres pour que je m’avise que nous approchons de Pâques en effet.

 

J’ai ta photographie près de mon lit ainsi que celle de Mère, et ce matin en me levant j’ai dit tout haut, bonjour Geogi chéri. Robert qui était venu déjeuner dans mon lit s’est précipité et a embrassé ta photo en disant, mon petit papa adoré il faut que je l’embrasse, Bonne-maman aussi. C’était de bien loin, malheureusement. Quand sera-ce ce bienheureux retour ?

 

  

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 05/03/1916 (N° 1315)

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Le général Dubail - Commandant un groupe d’armées

Le général Dubail est né à Belfort en 1851. Quand éclata la guerre de 1870, il sortait de Saint-Cyr et fut affecté comme sous-lieutenant au 10e bataillon de chasseurs. Après la guerre, il fut, comme capitaine, chargé du cours de géographie et d’art militaire à Saint-Cyr, puis officier d’ordonnance des ministres de la Guerre Thibaudin et Boulanger. Le général Dubail passa dix années en Algérie où il fut successivement chef d’état-major de la division d’Alger, et colonel du 1er zouaves. Rentré en France comme général de brigade, il commanda une brigade alpine, puis l’école de Saint-Cyr, et fut chef de cabinet du ministre de la Guerre, les deux fois que le portefeuille en fut confié à Maurice Berteaux. Après avoir commandé la 14e division à Belfort, sa ville natale, il fut chef d’état-major de l’armée, et placé ensuite à la tête du 9e corps à Tours.

 

Il était depuis un an membre du conseil supérieur de la guerre, lorsque commença la guerre actuelle. Le commandement de la première armée lui fut confié. On sait quel fut le rôle de cette armée. Placée à la droite de la masse des troupes françaises, elle combattit pendant un mois, nuit et jour, arrêtant les Allemands sur la Meurthe et la Mortagne. Attaquée à la fois sur son front en Lorraine et sur son flanc droit par l’Alsace, elle servit de pivot aux opérations du général Joffre. Plus tard, lorsque l’armée allemande, qui débouchait de Metz, prit pied sur les Hauts-de-Meuse, c’est encore la première armée qui, débouchant sur le flanc gauche de cette attaque, arrêta net les corps allemands qui s’apprêtaient à franchir la Meuse à Saint-Mihiel.

 

Le général Dubail commande aujourd’hui un groupe d’armées. « Au début de 1915, raconte notre confère, l’’Illustration’, lorsque l’offensive allemande sur les Hauts-de-Meuse fut enrayée, le général Joffre vint visiter les champs de bataille de la première armée. Pour la première fois, depuis le début de la campagne, il allait revoir son ancien chef d’état-major de l’armée. L’entrevue des deux généraux, racontée par un des rares officiers qui y assistèrent, fut particulièrement émouvante. Elle eut lieu sur un plateau élevé d’où l’on découvre à la fois les plaines de Lorraine et la ligne lointaine des Vosges. Le général Joffre s’approcha du général Dubail qui l’attendait au milieu des officiers de son état-major et, sans mot dire, comme si aucune parole ne pouvait traduire les impressions de l’heure et du lieu, longuement, il le serra dans ses bras. »

 

 

 

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Têtes de boches - Défilé de prisonniers allemands dans une tranchée conquise par nos troupes

Les voilà les héros de la Kulture ! les voilà les maîtres du monde, les représentants de la race supérieure, de la race élue. Tous ces types d’Allemands, qui défilent dans le boyau conquis par nos troupes, ont été dessinés d’après nature. Vous y trouverez tous les spécimens de la race depuis le lourdaud Poméranien jusqu’au herr professor à lunettes, hirsute et prétentieux. Vous y verrez l’officier, le « junker » à monocle, prétentieux et hautain, et qui semble indigné qu’on puisse le faire ainsi défiler pêle-mêle avec la tourbe, avec le ‘vulgum pecus’ constitué par ses soldats. Quel air dégoûté il a, le gentilhomme de se voir ainsi mêlé à tous ces hommes vulgaires, lui qui, dans les villes allemandes, passe comme un demi-dieu dans la foule qui s’ouvre devant ses pas ; lui, le bel officier qui fait battre la chamade au cœur de toutes les gretchen de la noblesse berlinoise.

 

Ce qui ressort de toutes les physionomies des soldats, c’est l’expression de discipline passive qui caractérise le boche. Comme le dit très justement l’abbé Weterlé qui le connaît bien, « le soldat allemand n’a aucune volonté, aucune initiative. Dès son arrivée à la caserne, ses chefs s’appliquent à en faire un automate. Dans le rang, il devient un polichinelle désarticulé qui ne raisonne plus, mais obéit aveuglement à la ficelle que tirent ses chefs d’un geste brutal et saccadé… » Il résulte de ceci que les hommes ne doivent jamais être abandonnés à eux-mêmes. Il faut que l’officier et les sous-officiers soient toujours derrière eux pour les pousser. Et, vaincus, prisonniers, ils ont toujours cette allure de chiens fouettés que vous leur voyez ici. Alors que les nôtres gardent, même dans la défaite, cette dignité, cette force d’âme, cette noblesse d’attitude qui n’abandonneront jamais le troupier français.

 

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Sur le front italien - Un mortier de 305 amené sur le front du Trentin

Infanterie belge avec le nouvel équipement

En Mésopotamie - Un bateau à vapeur chargé de troupes, remonte le Tigre

Arrivée de troupes à Salonique

Soldats serbes creusant des tranchées à Salonique

Les distractions de nos poilus en Macédoine grecque - Une chasse à l'épervier

Les soldats hindous de l'armée anglaise du golfe Persique

Cavalerie sur les rives du Vardar

Le vendeur du "Petit Journal" sur le front

Le masque perfectionné

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Un observatoire dans un saule

Cuisines roulantes

Kut-el-Amara où sont retranchées les forces anglaises en Mésopotamie

La reculade allemande en Mésopotamie

Une charge d'infanterie russe

En Galicie - Officiers allemands en reconnaissance dans la campagne couverte de neige

Le cinéma officiel

En Russie - Enterrement d'un soldat

L'exode en Albanie

La réparation d'une ligne par un sapeur télégraphiste

   

    

Thèmes qui pourraient être développés

  • Le tourisme américain en France - La Voie sacrée
  • Mounet-Sully est mort
  • Verdun
  • Santé - Les rayons X
  • Santé - La pression artérielle
  • Industrie - Comptes courants d'associés
  • Location d’une maison - Les bonnes n'ont que des paillasses pour dormir
  • Italie - La santé de Gabriele d'Annunzio
  • Midi - Les gens du Midi sont loin de la guerre
  • Santé - On mange des huitres - C'est bon pour les enfants ainsi que les poissons de mer
  • Artillerie - Mort d'Edouard, artilleur
  • Enfants - Lecture - Les Petites filles modèles
  • Prisonnier - Visite de la Croix Rouge
  • Prisonnier - Visite du prince de Bade
  • Correspondance - Les lettres mettent 2 jours pour arriver depuis les Vosges (jusque dans les Landes)
  • Location d'une maison sans électricité
  • Impôts sur le revenu - Faut-il faire une déclaration ?
  • Généraux - Le général Pétain
  • Transport en train - Les trains express n'existent plus dans l'Est
  • Carnaval
  • Généraux - Le général Dubail, commandant d'un groupe d'armées (Portrait dans LPJ Sup)
  • Pertes - Au pays des massacres (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Religion - Fête religieuse - Quinquagésime


26/02/2016
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