14-18Hebdo

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127e semaine de guerre - Lundi 1er janvier au dimanche 7 janvier 1917

 

LUNDI 1ER JANVIER 1917 - CIRCONCISION - 883e jour de la guerre

MARDI 2 JANVIER 1917 - SAINT MACAIRE - 884e jour de la guerre

MERCREDI 3 JANVIER 1917 - SAINTE GENEVIEVE - 885e jour de la guerre

JEUDI 4 JANVIER 1917 - SAINT RIGOBERT - 886e jour de la guerre

VENDREDI 5 JANVIER 1917 - SAINT TELESPHORE - 887e jour de la guerre

SAMEDI 6 JANVIER 1917 - EPIPHANIE - 888e jour de la guerre

DIMANCHE 7 JANVIER 1917 - SAINT JULIEN - 889e jour de la guerre

Revue de presse

-       Le moine Raspoutine assassiné

-       Le tournant du Sereth

-       Le nouveau maréchal anglais – L’armée britannique accueille avec joie la nomination de sir Douglas Haig

-       Entre la Somme et l'Ancre vive lutte d'artillerie

-       La crise alimentaire en Bavière

-       Le duel politique entre Vienne et Budapest - La campagne contre le comte Tisza

-       L'ennemi enveloppe aux deux ailes la ligne Focsani-Braïla - La manœuvre de Falkenhayn au nord-ouest de Focsani

-       L'Allemagne violera-t-elle la neutralité suisse ?

-       La guerre sous-marine - Le torpillage de l'"Ivernia" a fait 153 victimes

-       La Grèce subit un blocus très strict

-       « Vous ferez de 1917 une année de victoire ! » dit le général Nivelle à ses soldats

-       Mackensen donne l'assaut à la ligne du Sereth

-       Les Italiens progressent sur le Carso

-       Mackensen occupe Braïla – Les Russes avaient évacué la ville

 

Morceaux choisis de la correspondance

Que la guerre s’achève bien vite mettant fin aux tristesses, aux douleurs qu’elle sème.

1er janvier - ELLE.- Mon mari si aimé, c’est triste en un jour comme celui-ci d’avoir à écrire à son Geogi au lieu d’être près de lui, de se serrer tout contre lui et de l’embrasser bien tendrement en lui redisant tout mon amour. Que le Ciel entende enfin nos prières et nous réunisse et que la guerre s’achève bien vite mettant fin aux tristesses, aux douleurs qu’elle sème. Nous avons été bien protégés jusqu’alors, mais j’ai toujours si peur du lendemain.

 

Nos enfants m’ont souhaité la bonne année ce matin mais ils ne savaient pas de compliments, ce n’est pas le genre de notre demoiselle sèche comme un fagot d’épines, elle n’a pas songé à leur en apprendre.

 

Noëlle a offert à sa grand-mère un réveille-matin, car elle lui avait cassé le sien, elle le lui a donc remplacé de sa bourse et, pour que grand-mère ne l’ignore, elle le lui a répété trois fois.

 

Je te joins une lettre reçue de Georges Garnier, dans laquelle tu verras qu’il poursuit ses projets matrimoniaux. Il est bien gentil dans ses lettres et pour ceux qui ne vivent pas continuellement avec lui, mais je crois qu’il est assommant pour ses parents. Pourvu que l’amour le transforme et qu’il soit gentil pour sa femme.

 

Il circule des bruits assez fâcheux sur le fameux Boussac, acheteur d’usines. On le dit chevalier d’industrie, j’ai bien peur que Paul n’ait à regretter d’avoir fait affaire avec lui, mais comme Paul est intelligent il a pris ses précautions et aura des recours, je pense. En tout cas, si tu vois Paul à Paris ne lui en parle pas le premier, attends qu’il entame la conversation. Au fait, es-tu encore obligé de passer par Paris pour revenir en permission ? N’y a-t-il pas une voie plus directe ?

 

Mon petit Robert redevient un peu pâlot et cela lui fera du bien de changer d’air. Ils prennent tous les trois de l’huile de foie de morue très raisonnablement et en mon for intérieur je les admire, car je me rappelle mon enfance, le dégoût que j’en avais et rien que l’odeur que je sens en la leur servant me donnerait presque encore des nausées.

 

Combien la vie aux tranchées doit être pénible avec cette boue et cette eau perpétuelle. Dans nos terrains sablonneux et en pente de nos montagnes on peut faire des rigoles d’écoulement, mais dans la plaine ce doit être un vrai marais.

Le climat de cet hiver est mauvais, toujours de la pluie, une humidité constante, rien de sain et réconfortant, j’espère que nous ne retrouverons pas la même chose à Chamonix. Combien la vie aux tranchées doit être pénible avec cette boue et cette eau perpétuelle. Dans nos terrains sablonneux et en pente de nos montagnes on peut faire des rigoles d’écoulement, mais dans la plaine ce doit être un vrai marais.

 

Nous nous sommes dépêchées hier Maman et moi d’écrire le plus de lettres possibles pour profiter des derniers jours de la taxe à 10 centimes. Ce que je ne comprends pas, ce sont nos députés qui refusent presque tous les votes d’impôts nouveaux. Ainsi les projets sur la surtaxe des chiens, pianos, domestiques, étaient à mon avis très naturels, exonérant le peuple et frappant en somme le luxe. Pour les chiens, ils s’amusent à invoquer toutes les vieilles filles, concierges et autres petites gens qui font d’un chien leur ami et confident et que la taxe désolerait. Ceux qui aiment leur chien à ce point peuvent bien payer un peu, cela prouve qu’ils n’ont pas une nombreuse famille à élever, donc pas de charges et, à Paris surtout, les chiens ne servent qu’à salir les trottoirs. Pour les pianos et les bonnes, à part quelques exceptions, c’est du luxe aussi, et puis enfin puisqu’il faut des milliards, qu’on les trouve par n’importe quel moyen.

 

J’ai vendu notre âne pour l’énorme somme de 80 francs, je l’avais acheté le double. Mais en hiver les enfants ne s’en servaient pas et comme il n’était pas bien dressé on ne pouvait pas lui faire faire de grandes courses en été, cela fera un impôt de moins à payer. Je vais prévenir le percepteur de Cornimont.

 

1er janvier - LUI.- Mais dis donc, ma petite Mie, voilà deux jours que je n’ai pas eu de lettre. J’espère qu’aujourd’hui le vaguemestre n’arrivera pas les mains vides mais tu m’as tellement gâté depuis quelque temps en m’écrivant presque chaque jour que je suis tout désorienté lorsque je n’ai pas ma lettre journalière. Non que je m’inquiète. Je sais que vous êtes tranquillement à Docelles. D’autre part les boches n’ont pas encore traversé les Vosges de votre côté et je suppose que vous allez tous bien. Mais que veux-tu, le moment où l’on reçoit les lettres est le meilleur moment de la journée et on est fort désillusionné lorsqu’on n’a aucune nouvelle.

 

Aujourd’hui premier janvier nous avons fait un peu fête et avons mangé un excellent poulet rôti, que nos popotiers avaient pu dénicher dans une ferme environnante. Nous avons comme nos hommes bu le champagne fourni par l’Etat et avons pensé chacun de nous à nos chères femmes et à nos enfants. Nous mangeons dans une roulotte de déménagement que nous avons transportée à la position. Cette roulotte était abandonnée depuis le début de la guerre dans un des villages voisins et nous nous y trouvons bien. Nos hommes ont eu aussi leur petit festin puis séance de phonographe. Il faut bien de temps à autre un peu les amuser. Les boches d’ailleurs doivent également festoyer car aujourd’hui on n’entend pas un coup de canon.

 

Le Ct à qui j’ai été offrir mes vœux ce matin m’a dit que je pouvais partir le 9, donc de demain mardi en huit. J’arriverais donc à Docelles le 10 vers dix heures. Nous avons sept jours plus le voyage. Donc je ne quitterai Docelles que le 18 à 5h du soir, puisque tu me dis que ce train arrive à Paris le lendemain vers 6 heures du matin.

 

J’ai reçu la boîte de chocolats de notre petite Noëlle. Tu lui diras combien elle a fait plaisir à son papa. Georges Garnier m’a envoyé également des chocolats.

 

Je voudrais bien être dans huit jours ma petite mie car j’ai hâte de revoir ma petite femme.

 

Prends note que nous avons changé de secteur postal sans d’ailleurs avoir changé de position. Notre secteur est maintenant le secteur 163.

 

Toi aussi tu crois à une agression allemande de notre côté.

2 janvier - ELLE.- J’ai reçu ta lettre du 28 décembre mon Geogi et je reconnais mon petit mari et son amour de la correspondance, du moment que sa femme fait des politesses cela suffit et le mari peut être un petit ourson, la moyenne est établie. Je pense que tu ne dis tout de même pas comme mes cousins Geny, qui étaient rien moins qu’aimables comme garçons, et disaient qu’ils détestaient tellement les lettres de Nouvel An qu’ils se marieraient rien que pour en être débarrassés, pour que ce soient leurs femmes qui les écrivent.

 

Tu penses bien que je ne veux pas t’ennuyer. On pardonnera beaucoup à un héros comme le capitaine Cuny, tu as la cote de la famille pour le moment. Saluez, Monsieur, car tout le monde ne l’a pas, je vous assure, tu es une minorité et la grande majorité est vouée aux sarcasmes, aux coups de dents et de griffes.

 

Je vois que toi aussi tu crois à une agression allemande de notre côté. Figure-toi que depuis le début de la guerre, j’ai le pressentiment que je ne vivrai plus jamais dans notre maison de Cornimont, je me disais jusqu’alors que cela ne pouvait se faire que par la mort de l’un de nous, mais peut-être est-ce tout simplement parce qu’elle sera démolie par ces aimables boches. Je vais te faire sauter d’horreur en te disant que je me ... fiche ... de la maison puisqu’elle n’est pas à nous !!! mais toutes mes chères petites affaires, nos meubles, mon portrait, des photos auxquelles je tiens, j’aurais bien de la peine de ne plus rien retrouver. Et puis enfin si les Allemands passent par là, c’est que la France sera vaincue car cela implique un fort recul, donc une défaite. Enfin j’aime encore mieux faire le sacrifice de ma maison et que ce ne soit pas notre mort qui soit cause que nous n’y habitions plus. Je n’ai jamais parlé à personne de mes idées, qu’on aurait peut-être traitées de saugrenues et surtout devant mes enfants qui ne doivent pas croire à des faiblesses nouvelles de la part de leur maman.

 

Si je calcule bien le 15 doit être un samedi. Tendresses mon Gi chéri de ta Mimi qui est très fière d’avoir été trouvée jeune et jolie par tes lieutenants et qui sera surtout contente de te revoir. Si c’était pour de bon !

 

C'est désespérant de voir les Roumains et les Russes reculer toujours et on nous annonce la contre-offensive russe mais comme Sœur Anne on ne voit rien venir.

3 janvier - ELLE.- Tes lettres mettent plus longtemps à me venir maintenant. Je n’ai reçu qu’aujourd’hui ta lettre du 30 décembre, c’est sans doute la faute du Nouvel An qui a amené une recrudescence de correspondance et par là même un retard dans la poste.

 

Nous avons un temps tellement affreux que je pense bien à toi qui subis des tempêtes pareilles et une humidité, sans maison, avec des abris inconfortables. Ici nous en souffrons si peu, on s’approche de la cheminée, on fait un peu plus de feu et c’est tout. C’est presque honteux d’être si bien quand vous autres, pauvres soldats, êtes si mal.

 

A Paris, Marie Paul m’écrit qu’ils se reçoivent beaucoup en thés, déjeuners au restaurant, en famille ou avec des amis. Elle semble aller mieux, heureusement. Marie Molard donne aussi des dîners de 15 couverts. Enfin ils ont l’air les uns et les autres d’oublier un peu la guerre. Ils ont raison en somme, rien ne servirait de se désoler, quoique ce soit désespérant de voir les Roumains et les Russes reculer toujours et Marcel Hutin qui nous annonce la contre-offensive russe et comme Sœur Anne on ne voit rien venir. Et pendant ce temps, il faut vivre séparée de son Geogi et craindre pour lui. Tu avoueras qu’il y a sujet à se désoler parfois, lorsqu’on voit les jours passer et les événements qui n’avancent pas.

 

Hier les enfants ont fait à Maman une réflexion un peu saugrenue. Il y avait une brave vieille femme des cités qui était malade et Maman, qui avait emmené les enfants au village, croise la sœur des malades de Cheniménil, qui était venue la voir. Maman lui demande des nouvelles et la sœur répond : « Oh il n’y a rien à faire, elle a une congestion pulmonaire, c’est la maladie des vieillards et, au delà de 60 ans, c’est presque toujours mortel ». Voilà Robert qui réfléchit quelques secondes, il faisait son petit calcul et il se serre contre Grand’mère en disant : « Oh ! Grand’mère, vous n’avez plus que quatre ans », d’un air si désolé que Maman en a été émue et lui a dit qu’on n’était pas forcé d’avoir une congestion pulmonaire à soixante ans. Mais la réflexion et le petit compte de Robert l’avaient amusée. André est toujours en admiration devant son frère : le bon petit, il calcule si bien, le bon petit, il aime tant son piano. Robert accepte cette souveraineté avec flegme. Depuis quelque temps, il est plus sage et on n’a pas eu à sévir gravement.

 

Je t’envoie mon adoré mes meilleures tendresses en attendant que je te revoie. Ta Mi.

 

3 janvier - LUI.- J’ai reçu ta lettre du 28 décembre ainsi que celles des enfants à qui j’ai répondu hier. Je disais à Noëlle que nous devions partir aujourd’hui et en effet nous sommes relevés, mais nous ne quitterons je pense la position que demain. Malgré tout, nous commençons à être un peu las de toutes ces navettes qu’on nous fait faire et surtout parce que nous n’en voyons pas la nécessité. Toutefois nous sommes encore mieux que si on nous envoyait à Salonique ou si nous avions dû aller dans la Somme ou à Verdun. Ne compte donc pas sur une lettre de moi avant samedi car je ne sais pas trop où nous allons, pas loin sûrement, mais enfin cela prend toujours presque deux jours avant qu’on trouve une place pour écrire. Ce sera d’ailleurs la dernière lettre que tu recevras de moi avant mon arrivée car je songe avant tout que dans huit jours à cette heure je serai avec ma Mimi bien aimée.

 

Cette fois nous resterons bien tranquillement à Docelles et n’irons pas à Cornimont, ce n’est vraiment pas la peine pour un jour, on ne peut rien y faire et par ce mauvais temps ce n’est pas très agréable de se promener en auto. Puisque tu me dis que tu es plus vaillante, nous profiterons des bonnes journées pour faire quelques promenades à pied très courtes avec nos chéris. Encore huit jours, ma Mie, je suis heureux que nous partions demain car je suis à peu près sûr que nous ne voyagerons pas la semaine prochaine et que je pourrai partir mardi prochain.

 

4 janvier - J. Callies (Armées) à Georges Cuny.- J’ai le regret de n’avoir pu aller vous serrer la main avant de partir. Le passage de la consigne aux camarades qui venaient nous relever a été beaucoup plus long que je ne le pensais et je n’ai pu disposer des 4 heures nécessaires pour aller jusqu’à votre batterie. Le bruit d’une relève pour votre groupe est venu jusqu’à nous sans qu’aucune précision ait été apportée. Je veux croire que l’on vous laissera encore un certain temps immobile, jouir d’une installation qui a vraiment été laborieuse et peu confortable. J’ai le regret de n’avoir pu vous la faciliter autant que je l’aurais voulu. Nous allons manœuvrer quelques jours et puis c’est l’inconnu, espérons que cet inconnu sera plein de gloire et de réalisations. C’est le vœu que nous faisons tous en mettant au point notre outil de combat. Au revoir, mon cher Camarade, Je vous serre cordialement la main et vous prie de vouloir bien m’excuser auprès du commandant Bickart de n’avoir pu lui présenter mes hommages.

 

4 janvier - Ancian (Armées) à Georges Cuny.- Je suis très touché de voir que vous vous intéressez à moi, aussi je m’empresse de vous donner de mes nouvelles qui sont toujours très bonnes. La perte du petit doigt et peut-être de son voisin ne m’empêchera pas de travailler du moment que la vue est bonne. Je souhaite que ce soit moi la dernière victime à votre batterie.

 

On recommence à craindre presque comme en août 1914 d’avoir à se sauver devant les boches entrant par la Suisse.

5 janvier - ELLE.- Ta lettre du 1 janvier m’a fait bien plaisir en m’annonçant ton arrivée prochaine, je me réjouis tant de te revoir, mon aimé. J’espère que mes lettres te seront arrivées, car je n’ai pas mis d’interruption dans ma correspondance, mais il y a eu une telle quantité de trains de troupes vers l’Est pour masquer la frontière que cela a dû donner du retard à tous les autres trains.

  

Ici, on nous en enlève, nous n’aurons plus que deux trains descendant à 6h 1/2 du matin et 6h 1/2 du soir et deux montant à 8h. Heureusement que nous avons notre chère petite auto sans cela, vois-tu l’agrément, tu serais à Epinal à 9 heures du matin et serais forcé d’y attendre jusqu’à 7 heures passées pour avoir un train.

 

A Cornimont, voilà plusieurs mois qu’ils ont ce régime. Nous allons faire une demande à la commission de réseau pour qu’on ajoute aux trains de marchandises du milieu du jour un wagon de voyageurs de 2ème et troisième classe. Pour les communes pas trop éloignées des centres comme nous d’Epinal, ce serait commode, on mettra peut-être 1 heure et demie pour revenir mais cela vaudra mieux encore que d’attendre au soir. Pour nous, cela nous est égal, mais pour les gens du village, c’est bien ennuyeux.

 

On recommence à craindre presque comme en août 1914, d’avoir à se sauver devant les boches entrant par la Suisse. Je me refuse toujours à y croire, car si on les laisse nous envahir c’est que ce sera le commencement de la défaite. Tu vois à Verdun, on n’a reculé que d’une dizaine de kilomètres et on a été pris à l’improviste donc pour cette fois, puisqu’on s’y attend, on a le temps de se préparer, ou alors nous serons Allemands nous-mêmes au moment du partage.

 

Néanmoins, je vais recommencer à garder à la maison une petite bourse, comme au début, pour pouvoir fuir devant l’ennemi et vivre quelque temps. C’est une petite précaution qui ne nous fera pas perdre beaucoup d’intérêts et pourra nous rendre service.

 

Tu as vu qu’on a beaucoup augmenté le taux de l’impôt sur le revenu. Cette année nous avons payé 160 francs mais l’an prochain ce sera 10 fois plus. Tu avais été bon prophète, tu me l’avais annoncé il y a déjà longtemps.

 

Maman a des ennuis en ce moment avec des papiers mal faits qu’on lui refuse. Elle n’avait pas les pâtes de tremble nécessaires pour les faire et on avait cherché à remplacer par d’autres produits. Les marchands de papier ne se doutent pas du mal qu’on a ou il faut croire qu’ils trouvent encore des fabricants qui ont toutes les matières premières nécessaires pour être encore difficiles.

 

Paul L.J. donnait à Maman le conseil d’arrêter car il dit qu’elle ne peut qu’y perdre, mais Maman ne veut pas à cause des ouvriers. Si elle arrête, elle les paiera quand même, alors elle aime encore mieux faire tourner.

 

5 janvier - LUI.- Nous sommes arrivés ici dans la nuit après avoir embarqué hier matin à sept heures et avoir passé toute la journée en chemin de fer. Il faisait un froid de loup et, arrivés à la gare de débarquement, il fallait encore faire 15 kilomètres pour arriver dans un patelin où nous sommes très mal. Enfin nous partons demain mais nous sommes gelés et voudrions bien aller le plus tôt possible en secteur, où au moins on est bien installé et où l’on a tout ce qu’il faut pour se chauffer. Je ne t’écrirai pas demain mais essaierai de le faire après-demain.

 

On va seulement s’apercevoir après deux ans ½ que c’est la guerre. Dans les villes, le gaz et l’électricité sont restreints.

6 janvier - ELLE.- Ne sachant pas si ton nouveau changement de position ne va pas retarder ton arrivée ici, je veux encore t’écrire aujourd’hui pour que tu aies de nos nouvelles. Toujours pluie, neige, aujourd’hui, vent, tempête.

 

Noëlle est un peu grippée et je la tiens au lit pour qu’elle ne se refroidisse pas. En ce moment, elle tricote vaguement sans grande ardeur un petit bonnet pour sa poupée et je suis installée près de la fenêtre de sa chambre pour t’écrire et la surveiller en même temps. Nous sommes bien calmes depuis trois semaines, à part notre voyage d’Epinal à Noël et le samedi suivant pour chercher Maman, je n’ai pas bougé et pas vu une âme.

 

Maintenant d’ailleurs, avec les trains incommodes, un le soir, un le matin sans rien au milieu du jour, on ne peut plus espérer de visites. Il n’y avait guère que les Prononce du reste qui venaient nous voir.

 

On va seulement s’apercevoir après deux ans ½ que c’est la guerre. Dans les villes, le gaz et l’électricité sont restreints. Ici, comme c’est nous qui la faisons, nous ne nous en occupons pas, mais Maman a bien de l’ennui, elle manque de pâte de tremble depuis un mois. On avait essayé de changer les compositions, mais on a des plaintes pour tous les papiers qui viennent d’être fournis. Aussi Maman se demande si elle ne va pas arrêter en attendant que ses pâtes de Rouen lui arrivent. C’est ennuyeux qu’une seule sorte de pâte soit aussi indispensable. Elle a beaucoup de bisulfite en magasin, aussi elle va demander à Haumont de lui trouver de la machine à écrire à faire. Elle espérait toujours continuer à travailler jusqu’à l’appel de la dernière classe ou au recensement de la population civile pour des travaux de munitions, mais elle ne pourra sans doute pas aller jusque là.

 

Suzanne Boucher attend un bébé pour juin, bébé qui date du voyage ou plutôt du séjour dans l’Oise que Suzanne a fait auprès de Paul au sortir de la bataille de la Somme. Paul est retourné mercredi à son poste à la Tête de Faux après quinze jours de permission et Suzanne est à Gérardmer avec Gogo.

 

Il paraît que Madeleine ne va pas très bien en ce moment, elle a souvent des faiblesses et on lui donne des remontants. Dans la famille Vautrin jusqu’alors ils avaient eu tellement de chance, des filles extrêmement fortes sans jamais un malaise, on n’est pas habitué à se soigner. Suzanne dit toujours, avec orgueil pour elle et dédain pour les autres, qu’elle ne se sert jamais de chaise longue. Peut-être viendra-t-il un temps où l’une ou l’autre de leur famille en aura besoin. L’oncle Vautrin qui avait été mieux en novembre et décembre a de nouveau de fortes crises d’asthme en ce moment.

 

Moi je vais toujours bien, grâce à ma petite vie paisible. Les enfants s’entendent mieux avec Mademoiselle, ils ne sont plus dans une si mauvaise période. J’avais cherché une personne qui me convienne mieux, mais n’ai rien trouvé jusqu’alors. Au milieu de l’année on a moins de choix. D’ailleurs tant qu’à changer, je veux quelqu’un qui me soit vraiment recommandé. Il est bien probable que je resterai ainsi toute cette année, on supplée à ce qui manque, et puis cela donnera à André le temps de devenir plus ardent au travail, c’est ce qui manque le plus.

 

6 janvier - LUI.- Nous sommes toujours en route et je t’assure que c’est dur par ces temps de froid. Je ne parle pas pour moi car j’ai la chance d’avoir toujours au moins le soir un lit mais nos pauvres chevaux tombent et sont bien fatigués, d’autant qu’on ne nous donne pas de temps à autre un jour de repos. Enfin j’espère que d’ici deux jours nous serons rendus et qu’arrivant sur ce front nous serons mieux installés que dans ces petits villages où il n’y a que de mauvais greniers sans paille pour abriter nos hommes. Ils grognent bien un peu mais comme les vieux grognards de l’Empire ils marchent tout de même. On nous fait faire des détours, je crois pour tromper les boches, mais j’espère que je rencontrerai bientôt le lieutenant Nudrev, tu sais que je serai content de le voir.

 

J’ai reçu hier tout un paquet de lettres et ai lu avec émotion ta lettre du 31 Xbre. Bravo ma Mie pour ton courage. Tout ce que tu dis dans cette lettre est si parfait que je t’en aimerais davantage si c’était possible, mais ce n’est pas possible.

 

Nous faisons popote ce soir chez un brave curé de village, c’est tout ce que nous avons trouvé. Les braves dames de ce pays-ci n’aiment pas les officiers et n’ont absolument pas voulu nous recevoir. Le brave curé lui a été très gentil et nous a accueillis à bras ouverts. Pour le récompenser de cet acte de charité, nous l’invitons à dîner avec nous. D’ailleurs nous sommes tous très gais. Sais-tu ce que nous avons fait hier soir, nous avons fait des exercices de bouts rimés. Quelques-uns de nos camarades sont très forts là-dessus et ont bâti, sur des rimes qu’on leur donnait, des petites chansons qui n’étaient pas mal du tout. Et l’on riait et l’on oubliait les fatigues et le froid de l’étape du matin et on ne pensait pas du tout à celle du lendemain.

 

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 07/01/1917 (N° 1359)

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Le général Humbert - Commandant d’armée

Le général Humbert dont nous donnons aujourd’hui le portrait, est né en 1862, à Gazeran (Seine-et-Oise). Capitaine en 1889, colonel en 1907 ; il était, au début de la guerre, général de brigade. Comme commandant de chasseurs à pied, il avait été attaché à la maison militaire du président Loubet. Il commanda ensuite une brigade dans les Alpes, puis au Maroc. C’est de là qu’il fut rappelé quand la guerre éclata. Nommé général de division, il commanda un corps d’armée en Lorraine, puis fut mis à la tête d’une armée.

 

   

 

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La fête des Rois en Alsace - « A vous la fève mon capitaine »

On sait combien sont fêtés nos officiers et nos soldats dans la partie de l’Alsace reconquise et occupée par nos troupes. Les uns et les autres sont naturellement mêlés à toutes les cérémonies familiales. Noël, le jour de l’An, les Rois sont pour les fidèles Alsaciens autant d’occasions de célébrer l’amitié qu’ils ont pour les nôtres, l’attachement qu’ils gardent à la France.

 

Comme presque partout en Europe, l’usage de manger la galette et de tirer le roi de la fête est répandu en Alsace. Cet usage remonte peut-être à la plus haute antiquité, mais il est avéré que c’est seulement dans une charte de 1311 que le gâteau des Rois est nommé pour la première fois. La coutume dût-elle ne dater que de cette époque, serait encore d’un âge respectable. Elle est restée à travers les siècles vivante et respectée en terre française. Tous nos rois l’observèrent fidèlement. Le peuple fit de même. La tradition était à ce point enracinée que la Révolution elle-même n’en put avoir raison. En 1792, on essaya vainement de décréter la suppression de la fête des Rois, le peuple la célébra quand même et l’on mangea le gâteau et l’on tira la fève comme de coutume. On conçoit que l’Alsace si fidèle à toutes les traditions françaises soit demeurée attachée à celle-là comme à toutes les autres.

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

LPJ Illustre 1917-01-07 C.jpg

M. Venizélos vient de remettre le drapeau au 4e régiment de la division de Sérès

Nouveau casque de tranchées et masque boches

Le canon du bord est bien entretenu

A Zeitenlick - Manœuvre de démontage et transport d'un canon de 37 m/m

Sur le "Laomédon" Russes jouant aux cartes

Un bataillon de Macédoniens volontaires arrive à Salonique

Officier italien réglant un projecteur

A Zeitenlick - Petit canon de 37 m/m en batterie

Chemin d'échelles japonaises contre la boue

Passage des rapatriés à Genève

Le village de L… (Somme)

Les boyaux inondés

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Russie - Le moine Raspoutine assassiné
  • Angleterre - Le nouveau maréchal anglais – L’armée britannique accueille avec joie la nomination de sir Douglas Haig
  • Allemagne - La crise alimentaire en Bavière
  • Autriche - Le duel politique entre Vienne et Budapest - La campagne contre le comte Tisza
  • Suisse - L'Allemagne violera-t-elle la neutralité suisse ?
  • Marine - La guerre sous-marine - Le torpillage de l'"Ivernia" a fait 153 victimes
  • Guerre - « Vous ferez de 1917 une année de victoire ! » dit le général Nivelle à ses soldats
  • Russie - Mackensen occupe Braïla – Les Russes avaient évacué la ville
  • Santé - Huile de foie de morue
  • Impôt - Timbres postaux qui augmentent - Nouveaux impôts refusés par les députés : surtaxe des chiens, des pianos et des domestiques - Impôt sur les ânes
  • Front - Repas de fête le 1er janvier
  • Autriche - Le comte Berchtold nommé prince
  • Lettres du Nouvel An
  • Impôt - Le taux de l'impôt sur le revenu
  • Le général Humbert, commandant d'armée (Portrait dans LPJ Sup)
  • Arme - La mitrailleuse (LPJ Sup)
  • La fête des Rois en Alsace (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Religion - Fête religieuse - Circoncision - 1er janvier
  • Religion - Fête religieuse - Epiphanie - 6 janvier


30/12/2016
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