14-18Hebdo

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122e semaine de guerre - Lundi 27 novembre au dimanche 3 décembre 1916

LUNDI 27 NOVEMBRE 1916 - SAINT VIRGILE - 848e jour de la guerre

MARDI 28 NOVEMBRE 1916 - SAINT GREGOIRE III - 849e jour de la guerre

MERCREDI 29 NOVEMBRE 1916 - SAINT SATURNIN - 850e jour de la guerre

JEUDI 30 NOVEMBRE 1916 - SAINT ANDRE - 851e jour de la guerre

VENDREDI 1ER DECEMBRE 1916 - SAINT ELOI - 852e jour de la guerre

SAMEDI 2 DECEMBRE 1916 - SAINTE BIBIANE - 853e jour de la guerre

DIMANCHE 3 DECEMBRE 1916 - 1ER DIMANCHE DE L’AVENT - 854e jour de la guerre

Revue de presse

-       Le général Villa serait entré à Chihuahua

-       Des Carpathes au Danube les Roumains se replient

-       Le 41e raid des zeppelins sur l'Angleterre

-       Menaces allemandes contre le Danemark

-       L'ennemi manœuvre pour encercler Bucarest

-       Guillaume II n'assistera pas aux funérailles de François-Joseph

-       La lutte autour de Bucarest

-       Les Roumains défendent Bucarest contre Mackensen

-       L'offensive Letchitsky inquiète les Autrichiens sur le front moldave

-       Le Kronprinz allemand chez l'empereur Charles

-       Guet-apens à Athènes - Un détachement de marins français attaqué par les troupes du roi Constantin

-       Au Reichstag le service auxiliaire est voté définitivement

-       Les méfaits des Allemands à Pampelune

 

Morceaux choisis de la correspondance

On n’a plus ce que l’on veut, on va seulement sentir la guerre. Jusqu’alors en payant on trouvait mais maintenant on n’aura plus. Le sucre, on va nous en délivrer royalement 5 morceaux par jour.

27 novembre - ELLE.- Je suis allée ce matin à Epinal conduire Maman à 8 heures. Elle arrivera à Pontarlier ce soir à 20 heures. Ensuite j’ai fait des courses, commandé de l’essence, car nous avons peur qu’on en arrête la vente pour les particuliers et comme c’est notre seul plaisir d’aller un peu en auto nous serions bien privées. J’ai fait quatre magasins avant de trouver un tuyau de caoutchouc pour refaire notre joint de radiateur, qui perd depuis longtemps. Partout c’est la même réponse, on n’a plus ce que l’on veut, on va seulement sentir la guerre. Jusqu’alors en payant on trouvait mais maintenant on n’aura plus. Le sucre, on va nous en délivrer royalement 5 morceaux par jour, pour ceux qui ne peuvent pas manger de fruits crus comme moi, ce n’est pas avec cette taxe que nous pourrons faire des pommes et poires cuites. Evidemment on s’en passera facilement, mais je parie qu’à Paris dans tous les grands restaurants, on donnera autant de plats sucrés qu’auparavant, c’est l’injustice qui fait peine. C’est comme pour l’essence, si on ne voyait pas les chauffeurs militaires laver leurs autos à l’essence ainsi que leurs bourgerons, on ferait encore bien le sacrifice d’une promenade par semaine, quoique nos trains ici soient si incommodes pour Epinal. Mais quand on voit le coulage partout, on est vexé de se dire que pour ces types-là on sera privé d’un pauvre petit plaisir. Tu vas dire, ma femme a l’air bien mécontent et l’esprit de sacrifice n’est pas très profondément dans son cœur. Il y a des petits moments comme cela où on est grognon mais ils sont courts.

 

En revenant d’Epinal, je me suis arrêtée à Arches à l’enterrement de Mr Brueder, malade du diabète depuis longtemps et qui a fini par de la tuberculose.

 

Je ne suis rentrée qu’à midi et ai retrouvé près de la gare nos enfants qui se promenaient. Dédé va venir cet après-midi faire sa composition près de moi pour que je sois sûre que Mlle ne l’aide pas.

 

27 novembre - LUI.- J’ai reçu tes deux bonnes lettres du 22 et du 24. Merci pour tes bons souhaits à l’occasion de mes quarante-trois ans. Je suis certainement de l’autre côté de la route, mais enfin j’ai une excellente santé et je pense bien vivre avec toi ma Mi jusqu’à quatre-vingts ans.

 

Les nouvelles de la santé de Robert et de la tienne me font grand plaisir. En effet le docteur de Paris vous a très bien soignés tous deux. Nous nous en rappellerons si jamais nos enfants sont encore malades. Prenez cependant bien encore des précautions, surtout en hiver.

 

Tu me dis que notre Dédé aime bien l’histoire et les sciences naturelles. Eh bien je suis très content qu’il aime quelque chose c’est l’essentiel, et puis, comme tu le dis, ils sont intelligents tous deux et je crois que de ce côté nous pouvons être très contents de notre sort. Tu vois ma pauvre Mie qu’il faut accepter le sacrifice de la séparation encore longue malheureusement, sans quoi nous aurions trop de chance et aurions été trop heureux.

 

Les opinions de Paul Boucher, de Maurice et d’André Bertin sont fort intéressantes. Malheureusement c’est un peu l’opinion de tout le monde. Je dis malheureusement car, si les officiers ont cet état d’esprit, quel doit être celui des hommes et que peut-on faire avec des gens aussi peu emballés. Evidemment nous n’irons pas jusqu’au Rhin.

 

Je vois cependant que, dans le secteur de Maurice, les chefs sont plus intelligents que dans notre secteur, puisqu’ils ne font pas tirer continuellement l’artillerie pour quelques malheureux coups que les Allemands envoient dans nos tranchées. Si nous ne pouvons pas continuer notre offensive dans la Somme ou à Verdun, si les Roumains sont obligés de reculer, c’est sûrement que nous manquons encore une fois de munitions. On devrait donc les économiser et ne faire agir l’artillerie que lorsqu’elle est sûre de produire un effet. Au lieu de cela, dans notre secteur, il suffit que les Allemands envoient un obus dans nos tranchées ou à Soissons pour que nous soyons obligés d’en envoyer un chez eux. Tous ces obus tirés au compte-gouttes ne peuvent évidemment produire aucun effet sur des tranchées fortement abritées. Cela n’empêche pas qu’il faut tirer quand même, faire repérer ses batteries pour rien et il n’y a pas moyen de faire autrement sans cela on se fait attraper. Et ailleurs, là où il faudrait arroser l’ennemi de mitraille, on manque de munitions. Enfin, nous n’y pouvons rien.

 

Ne soutiens pas trop les enfants dans leurs démêlés avec Mademoiselle. Il faut qu’ils soient polis et raisonnables et je préfère de beaucoup que Mademoiselle soit un peu dure avec eux. Ils verront ce que c’est lorsqu’ils seront au collège. Tant qu’ils vont bien, on peut être un peu difficile.

 

28 novembre - ELLE.- J’ai rêvé d’amour cette nuit et de mon petit mari chéri. Figure-toi que cela ne m’arrive pas souvent, c’est bien mal n’est-ce pas, mais je dors si bien que je rêve rarement. Mais cette nuit c’était exquis, tu étais près de moi, non pas pour sept petits jours chichement comptés, il n’y avait pas de délai, et nous nous aimions tant. Nous étions dans une barque qui descendait au fil de l’eau dans une petite rivière toute étroite, mais cela ne nous empêchait pas de nous embrasser. Vraiment c’était malheureux de se réveiller pour se retrouver une pauvre petite femme privée de son mari qu’elle aime tant.

 

Hier après-midi, j’ai fait des prix de papier tout en surveillant Dédé pour sa composition. Le brave Dédé tout en affectant un certain je m’en fichisme était néanmoins impressionné par cette idée de composition. A chaque instant il me posait des questions : « Si je suis dernier, qu’est-ce que vous direz, si je suis quinzième, si je suis premier, etc. ».

 

Mademoiselle lui avait fait faire les devoirs de la composition la semaine dernière. Au début, comme il a beaucoup de mémoire, il s’en souvenait et n’a pas eu à faire un gros effort. Il n’y a que l’analyse grammaticale dans laquelle il ait fait des fautes. Mais cela ne veut pas dire qu’il sera premier car il a une vilaine écriture pour le moment et Mlle dit qu’en général les institutrices aident toujours les enfants. Les parents n’aimeraient pas qu’ils soient dans les derniers. Elle a eu l’air très étonnée quand je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle lui donne des indications. Mais tu vois, elle a tourné la difficulté en lui faisant faire les devoirs huit jours avant pour qu’il les ait dans la tête.

 

Quand André a eu fini, je suis partie au bureau faire le courrier qui était peu important d’ailleurs. Maman en ayant fait la plus grosse partie le dimanche.

 

Il fait bien froid ces jours-ci et je pense à toi qui dois geler dans ta maison. Es-tu toujours content de ton commandant ? As-tu des nouvelles de ton ancien Ct Giraud ?

 

Je ne t’ai rien dit des yeux de Dédé et de Maman car ils ont fait des voyages à Epinal sans résultat. La première fois, l’oculiste les a fait attendre plus d’une heure, puis à 3 heures ½ a trouvé qu’il ne voyait pas assez clair, qu’il fallait revenir un autre jour. Maman n’a pas été bien impressionnée par lui, il était entouré de petites infirmières qui semblaient en adoration devant lui et Maman trouvait qu’il avait l’air d’un homme à femmes, élégant, sentant la poudre de riz, les mains soignées par une manucure, poseur. Enfin Maman avait pris un rendez-vous pour le lundi suivant et, quand elle est arrivée, le fameux major avait été déplacé dans l’intervalle et un infirmier a dit à Maman que c’était par manière de blâme, qu’il y avait eu des plaintes contre lui. Il doit y avoir bien des petites histoires et intrigues dans tout ce monde de docteurs, infirmiers et infirmières et blessés.

 

En attendant, André continue à faire des roulements d’yeux très inesthétiques et Maman a toujours les yeux rouges et un voile sur le gauche. Elle disait que si elle avait le temps, elle irait à Lausanne voir un bon oculiste.

 

En temps de paix ce qui nous sauvait c’était les pâtes d’Allemagne.

29 novembre - ELLE.- Je suis très contente de moi ce mois-ci car je me sens bien plus vaillante. Sans mener encore naturellement une vie extrêmement active, je puis en faire plus que l’an dernier sans me sentir de suite envahie par une fatigue de tous les membres. Je me lève encore tard le matin, mais me remue plus dans l’après-midi et puis veiller un peu le soir, comme je l’ai fait pendant le séjour de Maurice, sans être fatiguée. Je continue à grossir : 59,300 maintenant. Enfin tout est en bonne voie.

 

Hier soir, Marie Krantz est venue vers six heures travailler un peu avec moi et m’a demandé de tes nouvelles. Pas depuis deux jours ai-je répondu. En plaisantant elle dit : « Ne dirait-on pas qu’il vous néglige ». Robert qui était avec nous en train de dessiner dit : « Oh, il n’y a pas de danger, il aime bien trop sa Mimi chérie. Il ne vient pas une fois en permission sans l’embrasser ». Tu vois, mon Geogi, que ton fils comprend ce qu’on dit et ce que vaut ton amour. La réflexion m’a bien amusée.

 

J’irai cet après-midi chez les Prononce à Arches. Ces dames reçoivent depuis un mois des jeunes soldats faisant partie de la division d’Arches, qui font de la musique avec Jeanne, l’un d’eux chante à merveille, paraît-il, et nous sommes conviées Thérèse et moi à les entendre avant leur départ. Nous irons donc aujourd’hui.

 

Le papier baisse dans des proportions désolantes pendant que les pâtes montent. Il paraît qu’il est entré pour un milliard de papier étranger depuis un an. Hier Mr Haumont nous a envoyé comme spécimen un échantillon de vergé anglais qui arrive à Paris à 130 francs et que nous serions obligés de faire 10 francs de plus pour joindre les deux bouts. Cela se comprend, ils ont la houille meilleur marché que nous et le fret des pâtes aussi, ce que nous recevons de Suède et d’Amérique leur arrive moins cher qu’à nous. En temps de paix ce qui nous sauvait c’était les pâtes d’Allemagne. Paul Boucher disait encore l’autre jour qu’au printemps 1914 il avait fait un marché avec les Allemands pour un wagon chaque 3 jours à 12 frs, cela arrivait exactement. Tu penses si c’était commode, on n’avait pas besoin de magasin, pas d’argent immobilisé, on employait de suite ce qui arrivait tandis que maintenant, pour être sûr de ne manquer de rien, il faut avoir ses magasins pleins.

 

Je suis bien contente que tu aies enfin trouvé à faire arranger tes dents. Ne peux-tu obtenir la permission d’aller à Villers-Cotterêts pour voir un bon dentiste ? Ce n’est pourtant pas bien loin.

 

Voilà les Allemands près de Bucarest. Quand serons-nous donc prêts et faut-il encore attendre des années avant la fin de cette guerre maudite ?

29 novembre - LUI.- J’ai reçu tes deux bonnes lettres du 25 et du 26 courant ainsi que la narration de Noëlle, qui est en effet très bien pour une enfant de son âge. J’imagine que la phrase sur les portraits des aïeux lui a été également inspirée par ses lectures. Tu me diras s’il faut lui écrire un petit mot. Il ne faut pas trop la flatter.

 

Je suis content que tu te reposes un peu maintenant que Maurice est parti, mais cela vous a un peu changés de votre vie en somme bien monotone. Oui Thérèse est une personne très sérieuse en qui on peut avoir toute confiance et Maurice est fort bien tombé. Tant mieux qu’il lui reconnaisse maintenant toutes ses qualités. Je suis content qu’elle aille en Suisse avec vous, mais en effet vous seriez aussi bien à Chamonix et je suis très heureux que vous vous décidiez à vous installer à l’hôtel. Rappelle-toi le Mt Pèlerin. Ainsi c’est un vrai repos pour tout le monde puisque, ayant des bonnes et l’institutrice, vous n’aurez à vous occuper de rien.

 

Je souhaite que vos démarches pour Georges réussissent, mais je ne sais pourquoi je m’imagine que, pour les officiers, le « graissage » dont tu parles doit être beaucoup plus difficile que pour les hommes et je voudrais que Maman ne comptât pas trop sur le succès de ses démarches. Un officier est un otage autrement important qu’un simple soldat de 2ème classe et je ne crois pas que les Allemands les laissent partir aussi facilement. Si ce n’est qu’une question de prix, cela n’a aucune importance mais j’ai peur que ce soit une question de principe contre laquelle il n’y a rien à faire.

 

Pour l’impôt sur le revenu, il faudrait, comme je te l’ai déjà dit je crois, que tous les intéressés protestent contre cette façon de faire qui n’a pas été prévue par la loi. Il est évidemment inadmissible que dans un petit village on soit au courant de l’imposition des gros bonnets. Cela ne pourrait amener que des haines et des jalousies et on arriverait à ce résultat, c’est que les gens riches préféreraient aller habiter la ville. Si l’oncle Henry avait fait sa déclaration en règle, il avait parfaitement le droit de se refuser à montrer ses livres. Mais tout ceci n’aura qu’un temps car l’Etat s’aperçoit bien qu’on a beaucoup triché et après la guerre établira réellement l’inquisition fiscale et il n’y aura rien à dire.

 

Voilà les Allemands près de Bucarest. Quand serons-nous donc prêts et faut-il encore attendre des années avant la fin de cette guerre maudite !

 

1er décembre - ELLE.- Je viens de faire le tour de tous les logements occupés par les artilleurs qui sont partis ce matin et vraiment ils sont décevants ces diables de soldats, on leur donne des logements avec des clefs aux portes, ils y font des bureaux, des dortoirs, tout ce que tu veux et ils filent en emportant les clefs ou en les ayant perdues, laissant de vrais taudis. Et après, ils se plaignent qu’on les reçoive parfois peu aimablement. C’est assez curieux, les batteries sont parties et l’état-major reste encore quelques jours : le commandant et ses officiers. On avait déjà descendu les cantines de notre petit lieutenant et ils ont reçu contrordre au dernier moment. Maman a reçu hier soir une lettre très aimable du capitaine Villaume, qui faisait partie de la division Passaga qui a pris Douaumont en octobre. Il dit que son groupe a eu de la chance encore une fois, très peu de pertes. Il envoie une photographie prise ici de 4 officiers dont lui et André et Robert en bas du jardin. Le lieutenant Jacquinet est parti à un cours de tir à Fontainebleau. Il nous charge de son bon souvenir pour toi.

 

Je suis allée hier après-midi chez Jeanne Prononce et y ai trouvé un jeune soldat qui chantait. Il a une voix admirable et aime beaucoup la musique, en particulier « Louise », dont il nous a chanté tout le dernier acte. Il a une voix de basse qui est tout à fait dans les notes du « père de Louise » mais il faisait tous les personnages et cela m’a fait bien plaisir d’entendre bien chanter ainsi.

 

Thérèse était avec moi, nous ne sommes revenues que pour 7 heures et il ne faisait pas chaud, il y avait un brouillard épais très rare chez nous.

 

Notre maison de Cornimont est pleine à nouveau, Pauline m’écrit qu’il y a dix officiers qui y prennent leurs repas.

 

1er décembre - LUI.- J’ai reçu tes deux bonnes lettres du 27 et du 28 novembre. Aie toujours confiance, ma petite Mie, ce ne sera pas seulement en rêve que nous nous aimerons et cette maudite guerre aura bien une fin. En tout cas voici déjà le 1er décembre et dans un mois je serai bien prêt de partir de nouveau en permission. Tu vois que le temps passe en somme relativement vite. N’oublie pas de bien chauffer notre chambre, afin que nous puissions défaire ma cantine en arrivant sans être trop gelés.

 

J’ai reçu avec intérêt le programme de travail et les sujets de compositions donnés à notre Dédé. Mais tu vois j’étais bien sûr que, si tu ne prenais pas tes précautions, Mademoiselle l’aiderait pour ses compositions. Je voudrais bien que le mois prochain il fît ses compositions sans les avoir étudiées à l’avance et sans être aucunement aidé. Il est possible qu’il soit le dernier, puisque comme le dit Mademoiselle on aide tous les enfants, mais tu verras au moins ce qu’il peut faire seul. Il n’y a pas à dire, lorsqu’on est au collège on est bien obligé de travailler seul, c’est d’ailleurs pourquoi le collège est toujours ce qu’il y a de mieux. Mais enfin là n’est pas la question, puisque notre Dédé est encore trop petit. Naturellement, il y a des sujets de composition comme des conjugaisons de verbes qui doivent être choisis parmi les verbes étudiés pendant le mois écoulé. Mais, pour les problèmes par exemple, il est essentiel que les chiffres ne soient pas les mêmes et aussi que pendant le mois précédent on n’appuie pas plus sur ceux qui ressemblent aux problèmes des compositions.

 

Je suis toujours très content de mon nouveau commandant qui est un homme intelligent et qui connaît son affaire. J’ai reçu il y a un mois une lettre du commandant Giraud, très aimable comme toujours. Il mettait cependant pour me taquiner certainement : « J’ai ici des supérieurs très bienveillants et des inférieurs très obéissants, etc. » et il soulignait le mot très obéissants. Il est de fait que nous deux Déon étions assez peu souples et que le pauvre commandant a dû bien souvent subir nos discussions et nos protestations mais, comme c’était au fond un excellent homme, il ne nous en voulait pas du tout pour cela.

 

J’ai dû te dire dans une lettre de demander à Vaxelaire des boutons pour un uniforme qu’il m’a fait il y a près d’un an et demi. Quand tu iras à Epinal veux-tu y penser.

 

Quand Maman rentre-t-elle ? J’espère qu’elle aura profité de son voyage en Suisse pour aller à Lausanne. Je t’embrasse ma chérie avec nos enfants et me réjouis de penser que dans presque un mois je serai avec toi. Ton Geogi.

 

1er décembre - JMO 5e RAC/Groupe 95.- Le lieutenant Baudère est affecté à l’artillerie d’assaut (80e batterie du 81e régiment d’artillerie).

 

Partout on dit qu’il n’y aura pas de victoire de côté ni d’autre, victoire sensationnelle j’entends, car ce sont tout de même les Allemands qui avancent dans tous les pays et ce sera déjà une victoire de leur reprendre le terrain foulé par eux.

2 décembre - ELLE.- Maman est revenue hier soir toute découragée d’avoir vu la Suisse si propre, les habitants, les employés si polis, si aimables, si disciplinés. Dès Pontarlier, elle n’avait trouvé qu’un hôtel infect, des employés des chemins de fer et des gendarmes grossiers. A Dijon un soldat ivre au buffet, qui injuriait tous les officiers qu’il rencontrait, les appelait vache, chameau, crevé, sans que personne n’ose lui imposer silence ou l’arrêter. De Port d’Atelier à Epinal, elle a entendu une conversation entre un officier, qui devait être en garnison à Epinal, et un monsieur qu’il appelait Mr le député et que Maman a deviné être Mr Simonet. Il lui a (Mr Simonet) souverainement déplu, il tapait sur tout le monde, gouvernement, armée, il disait que tout n’est qu’injustice, qu’il est le plus imposé d’Epinal, que l’impôt sur le revenu n’a rien apporté, que des gens riches comme il y en a à Epinal, « riches à 40 millions, vous savez » n’ont déclaré que 6 millions, (j’admets que chacun a caché, mais on voit que Monsieur Simonet n’a pas beaucoup de millions pour en prêter tant aux gens). Enfin Maman était dégoûtée de la France, des Français, de leurs députés et n’était pas fière d’être sous un pareil régime.

 

On lui avait dit en Suisse que Bucarest était pris. Elle avait vu une jeune fille qui avait passé 6 mois en Allemagne cet été et y avait grossi de 2 kilos, ce qui n’est pas une preuve de famine. Elle disait à Maman qu’on est très réglementé, que tout se vend à la carte, beurre, viande, œufs, etc., « Mais c’est très bien organisé et les Allemands ne manqueront pas de l’essentiel avant longtemps ».

 

La sœur de la dame chez qui est allée Maman habite Brême. Elle a écrit cette semaine qu’on vient de prendre toutes les bonnes pour les envoyer dans des usines de munitions.

 

Maman a trouvé une grande différence dans la façon dont les Suisses parlaient de la France cette année et l’an dernier. Partout on dit qu’il n’y aura pas de victoire de côté ni d’autre, victoire sensationnelle j’entends, car ce sont tout de même les Allemands qui avancent dans tous les pays et ce sera déjà une victoire de leur reprendre le terrain foulé par eux.

 

Maman a été voir Villars, qu’elle trouve un séjour parfait pour nous en février. C’est le Palace Hôtel qui lui plaît le mieux et pour lequel on se décidera sans doute. En redescendant, elle s’est arrêtée à Montreux pour voir le jeune Monod, camarade de Georges, qui lui a fait l’effet d’un charmant garçon très bien élevé, mais pas débrouillard, acceptant ce qu’on lui dit, ce qu’on lui fait, mais sans chercher plus loin. Il disait beaucoup que sans Georges ils auraient été bien plus malheureux, à Kurzgenberg surtout, où Georges a déniché dans un coin du camp un vieux fourneau qu’il a réparé, installé et qui leur rendait de grands services. A Wahmbeck, ils sont bien mieux et il dit que c’est très supportable à condition de recevoir des paquets. Georges a profité cet été d’une visite chez le dentiste pour acheter une bouillotte électrique en cachette, et il s’en sert également en cachette pour faire son thé depuis que l’alcool leur est défendu. Comme santé, il va très bien.

 

Maman est allée porter des fleurs sur la tombe de Mère au cimetière de Montoie. Elle me disait combien elle avait eu le cœur serré en voyant cette pauvre petite tombe seule en pays étranger. La pauvre Mère, qui prévoyait toujours toutes choses et les faisait au mieux ne pensait certes pas qu’elle irait mourir là-bas et surtout y resterait deux ans et plus. La tombe était bien entretenue, on voyait qu’on y avait mis des plantes à la Toussaint. Hélas quand pourra-t-on la ramener au pays ?

 

Je t’aime mon Gi chéri et voudrais bien te revoir. Ta Mi.

 

Il avait cru revenir avec l’uniforme qu’il avait commandé l’an dernier, mais il nous en demande un nouveau, il voit les semaines passer sans changement et usera sans doute encore un costume.

3 décembre - ELLE.- Je te joins une lettre de Paul qui m’étonne beaucoup. Comment cela se fait-il que la Filature de la Vologne soit obligée de payer de l’argent à 8%, les banques font du crédit à 6 jusqu’alors.

 

Dernièrement, quoique tu m’aies dit de garder de l’argent liquide, j’avais trouvé que c’était dommage de laisser chez les H.G.P. ou dans les banques de l’argent à 4 ou 3 et ½ et j’avais pensé que je pouvais encore sortir 10 000 francs de chaque maison soit 20 000 et j’avais demandé à Paul Cuny de me les prendre à Dedovo qui donne 6. Je viens de faire le virement, mais si j’avais su qu’il me fasse cette offre j’aurais attendu. Peut-être en aura-t-il eu la bonne idée de lui-même de me les prendre plutôt pour la Filature de la Vologne. J’attends son accusé de réception pour savoir. Ils ont eu la réunion de Dedovo cette semaine, mercredi je crois. Monsieur Lanique est nommé à Paris, les voilà tous ensemble, ce sera gentil pour eux.

 

Ici nous sommes occupées à habiller des poupées pour la St Nicolas. Je suis un peu en retard, et j’aurais bien voulu y travailler aujourd’hui mais pas moyen avec tous ces petits yeux fureteurs. Il faut attendre les jours de classe pendant que les curieux sont occupés. Ils ont déjà déniché une partie des jouets étalés dans la chambre à donner et Grand’mère a eu la présence d’esprit de dire qu’elle avait en effet, au retour de Suisse, trouvé une lettre de St Nicolas lui annonçant qu’il avait déposé une partie des jouets pour les enfants des ouvriers. Où est la lettre, où est la lettre ? Elle était restée au bureau sur la table. André aurait voulu aller la chercher de suite mais il a été convenu qu’on la trouverait le lendemain matin, et voilà que le lendemain la femme qui nettoie le bureau l’avait jetée aux vieux papiers. Tu entends toutes les réflexions. Robert est très convaincu et cela le tient sage ces jours-ci. Heureusement car il était assommant, il empêchait les autres de travailler par ses pitreries et il avait fallu que je menace de l’envoyer seul dans une chambre du second pour son travail s’il continuait à faire le singe. Il s’est calmé depuis trois jours et Mlle en est plus satisfaite.

 

Thérèse est venue avec ses petits, c’est toujours une grande joie pour les nôtres qui leur font grand accueil et sont vraiment gentils pour eux comme vous l’étiez pour nous autrefois. Ils jouent ensemble pendant que nous faisons le bridge.

 

Dans une de ses dernières lettres, Georges nous demandait de lui dire quelles calories donnerait notre houille mais je ne sais pas lui calculer cela, comment faut-il faire ? Il nous a écrit une bonne lettre hier, il a été au camp d’Holzminden passer une visite médicale et nous dit qu’il n’oserait plus se plaindre de son sort depuis qu’il a vu les prisonnières civiles, il faut croire qu’elles sont bien malheureuses. Comme il le dit, les soldats à la guerre ont à craindre 3 choses, la mort, la mutilation ou la captivité, tandis que les civils devraient être indemnes et il semble dire que ceux qu’il a vus sont bien mal, surtout des femmes. Il avait cru revenir avec l’uniforme qu’il avait commandé l’an dernier, mais il nous en demande un nouveau, il voit les semaines passer sans changement et usera sans doute encore un costume.

 

3 décembre - LUI.- Ta lettre du 29 m’a fait grand plaisir, car elle me montre que tu vas tout à fait bien et que tu peux maintenant prendre un peu plus d’exercice qu’il y a un an. Ne va pas trop vite pour débuter et tu verras que, lorsque je reviendrai de la guerre, nous pourrons encore faire des petits voyages ensemble comme nous en avons fait au début de notre mariage. Je serai content de constater de visu dans bientôt un mois l’état florissant de ta santé. Il est possible que ma permission soit un peu avancée et qu’au lieu d’arriver vers le 12 je parte vers le trois. Toutefois ne change pas tes projets pour la Suisse ou Chamonix avant que je sois absolument sûr de la chose. D’ailleurs on ne peut jamais être sûr de rien, puisqu’il faut compter avec les déplacements possibles. Le bruit court que nous allons quitter Soissons dans une huitaine. On dit même que nous allons en Lorraine, mais ceci est moins sûr. Qui dit Lorraine ne veut pas dire malheureusement Vosges ou Alsace mais enfin je serais content d’aller en Lorraine, je me sentirais plus près de vous et, si nous ne sommes pas trop loin de Nancy, on pourrait peut-être se voir un peu plus souvent. Tout cela il est vrai ne repose que sur des hypothèses. La seule chose à peu près certaine c’est que nous quittons Soissons.

 

Je suis ennuyé que le papier baisse, mais c’est uniquement bien entendu pour Maman qui va encore s’en inquiéter. En tout cas tu vois que vous avez bien fait de ne pas remettre votre deuxième machine en marche. D’ailleurs jusqu’ici les prix n’étaient pas mauvais et les marchés anciens compenseront un peu les mauvais marchés que vous allez être obligés de faire pour continuer à marcher.

 

La dent qui me faisait souffrir est arrangée. Le dentiste n’a mis que deux séances mais n’a pu complètement la guérir, n’ayant pas ce qui lui fallait pour cela. Mais enfin il m’a dit qu’il espérait qu’elle ne me ferait plus souffrir si la guerre ne dure plus que deux ans. Après cela j’aurai le loisir de la faire revoir. En tout cas elle me laisse tranquille et je n’en suis pas fâché.

 

Prévoyant mon départ, je te renvoie des livres dont je reprendrai une partie à ma permission car je ne pourrais emporter tout, d’autant plus que très probablement nous irons par chemin de fer. Ne t’inquiète pas si pendant quelques jours tu ne reçois rien. D’ailleurs je ne crois pas que nous partions avant huit jours. J’espère que nos chéris vont bien. Je les embrasse avec toi du meilleur de mon cœur. Ton Geogi. Amitiés à Thérèse et à Maman si elle est de retour. A-t-elle vu un oculiste à Lausanne ?

 

 

Gravures du Petit Journal - Supplément illustré - 03/12/1916 (N° 1354)

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Le général Berthelot - Chef de la mission militaire française en Roumanie

Le général Berthelot, chef de la mission militaire française en Roumanie, compte parmi les généraux les plus estimés de notre armée pour leur science des choses de la guerre. Il a été longtemps l’un des collaborateurs les plus précieux du général Joffre au grand Etat-major. Peu de temps après la déclaration de guerre de la Roumanie à l’Autriche, la France ayant décidé d’envoyer une mission militaire chez nos nouveaux alliés, la direction en fut confiée au général Berthelot. Cette mission qui compte 25 officiers dont huit colonels et autant de commandants est arrivée à Bucarest le 17 du mois dernier. La population lui a fait le plus chaleureux accueil. Depuis lors, sa collaboration effective avec l’état-major roumain a donné les meilleurs résultats.

 

 

 

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La Saint-Eloi sur le front

Cette scène se passe dans une forge du front. Les soldats qu’on voit là sont tous des gars du Nord, originaires des pays envahis. Le 1er décembre ils n’oublient pas que c’est la fête de leur métier, et comme ils le faisaient naguère dans leurs usines, ils fêtent la Saint-Eloi le verre à la main. Car, dans tous nos pays septentrionaux, ce jour-là est jour de grande fête pour les « Noirs ». Les « Noirs », eux-mêmes se plaisent à se désigner ainsi, ce sont les ouvriers du fer : puddleurs et mécaniciens, maréchaux ferrants, serruriers, cloutiers et chaîneurs, tous ceux qui battent l’enclume et mettent en œuvre les métaux. Or, dans les cités industrielles du Nord, le 1er décembre, tous les « Noirs », depuis le forgeron, jusqu’à l’orfèvre, chôment et se réjouissent. Les ateliers sont clos, les joyeuses chansons succèdent aux sifflements haletants des machines, le choc des verres remplace le bruit clair des marteaux sur l’enclume et le beuglement sourd des pilons. Comme au temps jadis, les ouvriers du « stil de Monsieur Saint-Eloi » fêtent leur patron.

 

Sans doute, fort peu de ces braves gens connaissent l’histoire du petit orfèvre limousin qui, par son talent, devint maître des monnaies du royaume, et, par sa sagesse, fut le conseiller de deux rois de France. Bien peu d’entre eux ont vu son fameux chef-d’œuvre : le trône enrichi d’or et de pierreries qu’il fit pour Clotaire II et que l’on conserve aujourd’hui dans le trésor de la basilique de Saint-Denis. Ils ignorent peut-être qu’avant d’être évêque de Noyon et de combler de bienfaits tout le Nord de la France dont il était le pasteur, ce travailleur habile fut un ministre intègre et généreux -un ministre sur lequel nombre de ministres de tous les temps eussent bien fait de prendre exemple- et que le bon roi Dagobert, qui n’était pas si benêt que le dit la légende, le tenait en estime très haute et ne faisait rien sans le consulter. Mais ce qu’ils savaient bien, les « Noirs » de nos usines, c’est qu’Eloi fut un ouvrier comme eux, un ouvrier qui, parvenu aux honneurs et à la richesse, ne rougit jamais de son origine, ne cessa d’encourager les travailleurs et de soutenir le peuple, et montra pour les pauvres une inépuisable charité. Et c’est pour cela qu’en tous temps, ils ont célébré sa fête et qu’ils la célèbrent toujours même en temps de guerre, avec une véritable solennité.

 

 

Les instantanés de la guerre (photos)

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Poilu faisant griller son bifteck - Le four de campagne est fait de boîtes de singe

Sentinelle italienne sur le front du Trentin

Un canon allemand en action

Entrée d'une ambulance souterraine

Cagnas du génie dans la Somme

Salle d'opération dans une ambulance sur péniche

Torpille aérienne de 40 kgs, lorsqu'elle s'élève d'une tranchée française

Salonique - Chariot transportant des munitions

En route pour Salonique - Le guetteur descendant de la hune avant

A Salonique - Le carillon de la rade auprès duquel se trouve un nid de cigognes

A Salonique - Annamites préparant des paquetages

Observatoire allemand dans un arbre

 

 

Thèmes qui pourraient être développés

  • Mexique - Le général Villa serait entré à Chihuahua
  • Roumanie - Des Carpathes au Danube les Roumains se replient
  • Aviation - Le 41e raid des zeppelins sur l'Angleterre
  • Danemark - Menaces allemandes contre le Danemark
  • Marine - Dans la marine anglaise - L'amiral Jellicoe premier lord naval - L'amiral Beatty commandant en chef de la flotte
  • Autriche - Guillaume II n'assistera pas aux funérailles de François-Joseph
  • Roumanie - La lutte autour de Bucarest - Les Roumains défendent Bucarest contre Mackensen
  • Autriche - Le Kronprinz allemand chez l'empereur Charles
  • Grèce - Guet-apens à Athènes - Un détachement de marins français attaqué par les troupes du roi Constantin
  • Espagne - Les méfaits des Allemands à Pampelune
  • Rationnement - On n’a plus ce que l’on veut, on va seulement sentir la guerre. Le sucre, on va nous en délivrer royalement 5 morceaux par jour !
  • Munitions - On devrait les économiser
  • Industrie - En temps de paix ce qui nous sauvait c’était les pâtes d’ Allemagne !
  • Impôt - Après la guerre l'Etat établira réellement l’inquisition fiscale
  • Arts et culture - Louise de Gustave Charpentier
  • Enfants - Au collège on est obligé de travailler seul
  • La Suisse si bien, si propre…
  • Enfants - La Saint Nicolas
  • Industrie - Le prix du papier baisse
  • Le général Berthelot, chef de la mission militaire française en Roumanie (Portrait dans LPJ Sup)
  • Religion - Fête religieuse - La Saint Eloi sur le front (LPJ Sup)
  • Matières premières - Le charbon (LPJ Sup)
  • Les instantanés de la guerre (Photos dans LPJ Sup)
  • Conseils pratiques - Les convenances (LPJ Sup)
  • Religion - Fête religieuse - 1er dimanche de l'Avent


25/11/2016
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